La guerre en Ukraine, un désastre écologique

Des dégâts liés à la guerre dans plusieurs villes d'Ukraine. - BFMTV
Des dégâts liés à la guerre dans plusieurs villes d'Ukraine. - BFMTV

Des incendies dans les raffineries ou usines chimiques, des destructions de barrages, des champs minés ou encore des carcasses de chars russes qui jonchent le sol... La guerre en Ukraine ne provoque pas seulement une catastrophe humanitaire: elle est aussi un désastre écologique.

L'ONU a lancé l'alerte dès cet été. "Le suivi préliminaire du conflit en Ukraine fait apparaître des conséquences importantes sur les environnements urbains et ruraux qui pourraient laisser au pays et à la région un héritage toxique pour les générations à venir", a mis en garde le programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) dans un communiqué publié début juillet.

L'institution dit avoir déjà identifié "des milliers d'incidents possibles de pollution de l'air, de l'eau et du sol et de dégradation des écosystèmes, y compris des risques pour les pays voisins".

Métaux lourds, amiante...

Les attaques militaires provoquent de nombreux incendies d’infrastructures mais aussi de végétaux et laissent derrière elles quantité de déchets: par exemple les fragments d’obus et leurs métaux lourds ou encore les décombres des immeubles parfois contaminés à l'amiante. Il y a aussi les véhicules militaires abandonnés ou endommagés. Le gouvernement ukrainien en a recensé plus de 15.000 sur son territoire, rien que pour l’armée russe.

"Les pollutions que ça génère, ce sont des pollutions principalement liées au réservoir que ces véhicules ont pu avoir, éventuellement des projections de fioul", explique Adrien Estève, chercheur en stratégie militaire, interrogé par BFMTV.com.

"Vous avez du métal, vous avez un ensemble de composants qui vont se désagréger et polluer durablement certaines parties du territoire ukrainien."

L'héritage industriel soviétique rend la situation d'autant plus critique: l'Ukraine est l'un des pays d’Europe qui compte le plus d’usines liées à des industries lourdes comme la métallurgie ou la pétrochimie. Et depuis le début du conflit, ces sites ont été la cible de nombreuses frappes russes, comme le montre cette carte de l'ONG Zoï Environment.

Selon leur recensement, plus de 250 installations industrielles ont été touchées depuis le début de la guerre. "À chaque fois que vous frappez une usine qui produit ne serait-ce que des produits de première nécessité, vous vous exposez aussi à toute sorte de pollutions qui atteindront sans doute les nappes phréatiques", commente Adrien Estève, également auteur de Guerre et écologie. "Donc on est sur des pollutions qui vont malheureusement durer quelques années."

Des conséquences déjà lourdes

Les conséquences sont déjà lourdes pour les écosystèmes. Selon les estimations des autorités ukrainiennes, près de 900 zones naturelles protégées d’Ukraine ont été affectées par les activités militaires de la Russie, soit environ 30% de l’ensemble des espaces protégés du pays.

Certaines espèces sont même directement touchées par la guerre. Sur les côtes de la mer Noire, près de 3000 cétacés se sont ainsi échoués depuis le début du conflit. Selon les biologistes, les animaux ont été perturbés par les sonars des navires de guerre.

Mais ce qui inquiète le plus, c’est la contamination des rivières et des sols, qui pourrait compromettre l’habitabilité de vastes zones de l’Ukraine. Début avril, des roquettes russes ont par exemple détruit des réservoirs de produits chimiques dans la région de Ternopil, dans l’ouest du pays. Peu après, des inspecteurs des services environnementaux ont enregistré des taux d’ammoniac 163 fois supérieurs aux normes dans la rivière Ikva.

La pollution, sur le long terme, pourrait donc compromettre l’accès à l’eau potable mais aussi aux terres cultivables dans certaines régions. Selon le Groupe ukrainien de protection de l'environnement (UNCF), près d'un tiers des cultures ukrainiennes pourraient être inexploitables après la guerre.

"À partir du moment où vous avez des obus non explosés qui vont notamment se retrouver dans les champs, ça va polluer nécessairement et même rendre dangereux le travail des agriculteurs pour plusieurs générations", note Adrien Estève. "On le voit encore dans le nord de la France aujourd'hui, on a encore des obus de la guerre de 1914."

Des crimes de guerre environnementaux?

L'ampleur de ces dommages environnements reste pour l'heure encore difficile à mesurer. Aujourd’hui, les autorités ukrainiennes et les ONG font de leur mieux pour documenter jour après jour les dommages.

"Nous utilisons les matériaux que nous pouvons comme des images satellite pour tirer des conclusions sur l'impact de la guerre sur l'environnement", explique Oleiksy Vasiluk, directeur de l'UNCG.

"Et nous sommes vraiment choqués du nombre de territoires impactés par la guerre. Il est très difficile de donner des chiffres exacts parce que pour l’instant, il n'est pas possible pour nous de nous rendre sur place."

Cette collecte de données est essentielle pour accumuler des preuves qui pourraient un jour permettre de poursuivre la Russie devant les tribunaux nationaux voire internationaux. Il existe un arsenal juridique international qui reconnaît les crimes environnementaux comme crimes de guerre mais il reste à l'heure actuelle difficilement applicable.

Est ainsi considéré comme un crime de guerre par la Cour pénale internationale "le fait de diriger intentionnellement une attaque en sachant qu'elle causera incidemment (...) des dommages étendus, durables et graves à l'environnement naturel qui seraient manifestement excessifs par rapport à l'ensemble de l'avantage militaire concret et direct attendu". Un avantage qui peut être difficile à définir.

"Par exemple, prenez les usines chimiques comme Azovstal", commente Marie-Ange Schellekens, chercheuse en droit de l'environnement. "Si des combattants sont à l'intérieur, ça devient un objectif militaire. Mais les déversements de produits chimiques qui en découlent peuvent être disproportionnés par rapport au nombre de combattants qu'il y avait à l'intérieur."

Avec les risques liés aux attaques sur les centrales nucléaires comme celle de Zaporijia, la communauté internationale reste très attentive. Une délégation de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) s’est ainsi rendue sur place pour évaluer les éventuels dégâts, notamment écologiques.

Article original publié sur BFMTV.com