Guerre en Ukraine: le conflit peut-il réellement dégénérer en Troisième guerre mondiale?

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Un blindé ukrainien près de la ligne de front dans le district d'Izioum en Ukraine, le 18 avril 2022
 - Anatolii Stepanov © 2019 AFP
Un blindé ukrainien près de la ligne de front dans le district d'Izioum en Ukraine, le 18 avril 2022 - Anatolii Stepanov © 2019 AFP

La menace n'a jamais semblé aussi réelle. Tout en affirmant ce lundi vouloir poursuivre les négociations de paix avec l'Ukraine, contre qui elle est entrée en guerre depuis maintenant plus de deux mois, la Russie, par la voix du chef de sa diplomatie Sergueï Lavrov, a averti du danger "réel" que l'actuel conflit dégénère en troisième guerre mondiale.

"Le danger est grave, il est réel, on ne peut pas le sous-estimer", a-t-il martelé, dans une déclaration digne des plus grandes heures de la Guerre Froide. 876450610001_6305099382001

Coalitions et extension du conflit

Vraie menace ou coup de bluff, la sortie mérite d'être prise en compte. Comment estimer qu’une guerre se transforme en guerre mondiale, autrement nommé "conflit armé international" selon le droit international? Le curseur est en réalité assez flou, et le principal point réside dans le dimensionnement des combats.

Interrogée par le quotidien Le Télégramme, Isabelle Davion, maîtresse de conférences à Sorbonne-Université, estime d'ailleurs que le terme de guerre mondiale ne peut, pour l'heure, pas être utilisé pour qualifier la situation ukrainienne. "Les combats sont extrêmement circonscrits à une région géographique précise, et, à ce stade, il n’y a pas d’extension de ce conflit", estime-t-elle.

On parle de guerre mondiale lorsque "ce sont deux coalitions qui sont face à face, sur le terrain, pas seulement par des alliances diplomatiques", ajoute-t-elle.

"Ensuite, on parle de combats - des hommes et des femmes avec des armes, qui ont ordre de tuer les personnes en face - partout. Pas forcément partout dans le monde, mais avec plusieurs théâtres d’affrontement, impliquant plusieurs continents, et non sur un seul territoire", ajoute-t-elle auprès du même média.

Or, après plus de 60 jours de confit et face à une condamnation quasi-unanime à l'échelle mondiale de leur invasion, la Russie se retrouve plus esseulée que jamais au niveau économique et militaire. Si une guerre mondiale éclatait, le déséquilibre serait criant entre, potentiellement, les forces de l'Otan et les troupes Moscou.

Exemple criant du cavalier solitaire russe, le cas de la Biélorussie, pays voisin utilisé par le Kremlin comme base arrière et totalement asservi au Kremlin, mais qui n'a pu être convaincu de s'allier aux combats sur le terrain jusqu'à maintenant. Reste le cas de la Chine, partenaire privillégié de la Russie plutôt silencieuse jusqu'à maintenant sur le sujet, mais dont le regard semble plutôt tourné vers la zone indo-pacifique et dont l'intérêt n'est aucunement dans un conflit mondial.

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Scénarios flous

Dans les faits, une telle extension des théâtres d'affrontements semble incompatible avec l'état actuel de l'armée du Kremlin. Depuis le début de son intervention, les pertes humaines militaires russes sont conséquentes, certains rapports parlent de 15.000 soldats morts en deux mois, et le moral des troupes semble au plus bas alors que le Donbass est devenu l'objectif prioritaire de Vladimir Poutine. Côté matériel, le bilan n'est guère plus flatteur puisqu'on estime à un quart la part de leurs blindés détruits, sans compter la retentissante perte du navire Moskva.

Sur notre antenne, le général Jérôme Pellistrandi, consultant défense de BFMTV et rédacteur en chef de la revue Défense Nationale, estime qu'un potentiel conflit mondial ne ressemblerait pas à ceux du siècle passé, mais que "beaucoup d'inconnues demeurent."

"Est-ce que ce serait des frappes à la frontière de la Pologne ou au-delà, cela semble peu vraisemblable puisque Lavrov est conscient que frapper même un convoi militaire à l’intérieur de la Pologne, c’est l’article 5 de l'Otan qui se déclenche, une escalade", affirme-t-il. Cet article 5, qui concerne la défense collective, stipule que "la défense collective est au cœur du traité fondateur de l’Otan", ce qui permet à ses membres de se protéger mutuellement en cas d'attaque.

Auprès de BFMTV.com, ce même général Pellistrandi livre un autre scénario, bien plus pessimiste. Au vu de la situation militaire et de ses pertes, "cela laisse penser qu'il leur reste la solution nucléaire, ce serait dramatique, surtout pour eux-mêmes."

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La fine limite entre ingérence et cobelligérance

Cette menace de guerre mondiale brandie par Lavrov pourrait en réalité n'être qu'une manière, un poil virulente, de négocier malgré une force de frappe réduite. Depuis le début du conflit ukrainien, Moscou n'a eu de cesse, d'une manière toute Soviétique digne de la Guerre Froide, de surenchérir diplomatiquement et de par exemple agiter le spectre nucléaire. Fin février, Vladimir Poutine en personne avait brandi cette menace à l'encontre de potentiels "agresseurs."

Face à cette instabilité, les pays occidentaux doivent ainsi tenir une ligne de crête et trouver le bon équilibre dans leur intervention pour ne pas encore plus envenimer la situation. Jusqu'à maintenant, ceux-ci se sont contentés de livrer des armes de défense aux Urkainiens, mais face au rapport de force qui tend à s'équilibrer voire à s'inverser dans certaines zones de l'Ukraine, certains pays dont l'Allemagne ont pris la décision ce mardi de livrer des armes offensives. Une ingérence plus forte dans le conflit, mais qui ne fait pas pour autant d'eux des co-bélligerants.

"L’aide apportée est celle qu’on donne à un pays victime d’une agression et qui a le droit d’exercer sa légitime défense. On est légitime et l’agression dans le Donbass s’est renforcée. La limite reste la même, pas de botte sur le terrain ukrainien, la formation se fait à l’extérieur du pays, et il n'y a pas de zone d’exclusion aérienne, pas de co-belligérance même si on va de plus en plus loin", analyse sur notre antenne Sylvie Bermann, ancienne ambassadrice de France en Russie. De fait, cette participation indirecte au conflit ne devrait pas provoquer de réponse directe de la Russie.

Seulement, face à un certain sentiment d'échec qui s'empare de l'armée du Kremlin, c'est également une forme "d'humiliation" qui touche la Russie, ajoute-t-elle. Piqué à l'égo, Vladimir Poutine pourrait alors décider d'accentuer son offensive, sous une forme inconnue, d'autant que pour lui la date butoir du 9-Mai approche. Ce lundi, lors d'une prise de parole, le chef du Pentagone Lloyd Austin a dit vouloir "voir la Russie affaiblie à un degré tel qu'elle ne puisse plus faire le même genre de choses que l'invasion de l'Ukraine". Une prise de position qui devrait, si besoin en était, échauder Moscou encore plus.

Article original publié sur BFMTV.com

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