Guerre en Ukraine : Alexander Makogonov, la voix de Moscou dans les médias français

Alexander Makogonov, porte-parole de l’ambassade de Russie, délivre régulièrement la parole de la Russie sur les plateaux télévisés, comme ici sur BFMTV en octobre dernier.
Capture d’écran BFMTV, retouche Le HuffPost Alexander Makogonov, porte-parole de l’ambassade de Russie, délivre régulièrement la parole de la Russie sur les plateaux télévisés, comme ici sur BFMTV en octobre dernier.

PORTRAIT - Il a fait sienne une citation qu’il attribue à un ministre des Affaires étrangères du tsar Alexandre II. « La Russie ne boude pas, elle se recueille. » Ce mardi 8 novembre sur LCI, c’est la retraite imminente des troupes russes de Kherson qu’il doit commenter. Et maquiller, en gardant le sourire qu’il arbore à chaque entretien.

Lorsqu’il a été nommé porte-parole de l’ambassade de Russie en France pour sa troisième mission diplomatique à Paris depuis 2006, quelques mois avant le début de l’invasion de l’Ukraine par l’armée de Vladimir Poutine, Alexander Makogonov n’imaginait pas une telle exposition médiatique. « Je suis dans une situation sans précédent pour un porte-parole de l’ambassade russe », raconte-t-il en s’installant à la terrasse d’une brasserie du XVIe arrondissement de Paris, à quelques encablures du siège de l’ambassade.

Quelques instants plus tôt, une passante enthousiaste l’avait reconnu et apostrophé alors qu’il venait tout juste de commander un cappuccino : « Je repasserai un peu plus tard, si vous avez le temps, j’aimerais beaucoup boire un café avec vous… » Alors que l’admiratrice s’éloigne en direction du bois de Boulogne, Alexander Makogonov commente : « L’autre jour, quelqu’un m’a couru après dans la rue pour me dire qu’il m’avait vu à la télévision. Dieu soit loué, ce sont plutôt des gens qui n’ont pas une vision anti-russe du conflit… »

Légitimer le discours russe

Depuis février 2022, le porte-parole est, de fait, devenu le visage de la Russie dans l’Hexagone. Mais plus que des marques d’admiration, sa présence régulière dans les médias – de LCI à BFMTV en passant par RMC ou France 2 – a plutôt tendance à susciter le malaise voire l’indignation, comme ont pu en témoigner les réactions des auditrices et auditeurs de franceinfo auprès de la médiatrice de Radio France ou celles de journalistes qui exercent depuis l’Ukraine, à l’image de Stéphane Siohan.

En cause, la capacité du diplomate à réciter sans ciller la propagande du Kremlin, truffée « de contre-vérités, de fake news et d’arrangements avec la réalité », comme le résume Lukas Aubin, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et auteur de Géopolitique de la Russie, paru en septembre 2022 aux éditions La Découverte. Inlassablement, il répète que l’invasion russe n’est « pas une guerre », accuse Kiev de frappes qui portent la signature de Moscou, ou fait porter sur l’Ukraine la responsabilité de l’absence de négociations de paix.

« Ma mission n’est pas de faire de la propagande !, réfute fermement Makogonov. Je relaie la position officielle de mon pays, pour que la vérité soit entendue et que les gens puissent se faire leur propre opinion. J’utilise le cadre qu’on m’offre, que ce soit à la télévision, à la radio ou dans la presse, en adaptant le discours au public français. » Illustration quelques minutes plus tard, pour justifier la prétendue volonté de la Russie de « protéger le peuple russophone d’Ukraine » face à un « génocide » dénué de tout fondement, contrairement aux crimes de guerre commis par l’armée russe : « Imaginez que Bruxelles supprime le statut de langue officielle du français puis commence à bombarder la Wallonie. Comment pensez-vous qu’un président français aurait réagi ? »

Pour Sophie Cœuré, professeure d’histoire contemporaine à l’université Paris Cité, la présence médiatique d’Alexander Makogonov vise notamment à « légitimer le discours russe ». « Depuis les années 1920, les canaux officiels et diplomatiques russes se sont doublés de réseaux d’influence plus ou moins tortueux. Or aujourd’hui, la légitimité de la Russie auprès des intellectuels et des élites n’existe plus. Le régime laisse donc un canal d’action ouvert avec cette incarnation télégénique, dans la droite lignée du soft power soviétique pendant la détente [entre 1963 et 1979] », poursuit la chercheuse, qui vient de préfacer L'Amour libre, de la Russe Alexandra Kollontaï, première femme ambassadrice au monde (éditions Les Prouesses).

« Sur le qui-vive 24 heures sur 24 »

« La stratégie médiatique de la Russie, privée notamment de RT en Europe, consiste à occuper l’espace médiatique en utilisant les canaux à disposition. De ce point de vue, les interventions du porte-parole montrent une certaine efficacité de cette politique, abonde Lukas Aubin. Car dans le contexte, on aurait pu imaginer qu’il n’aurait pas un tel accès aux médias. » Et si le discours de Makogonov rencontre peu d’écho chez les téléspectatrices et téléspectateurs à ce stade, le chercheur fait part de son inquiétude pour les mois à venir. « La guerre est partie pour durer. Le pari du Kremlin est qu’avec l’arrivée de l’hiver et hausse des prix de l’énergie, les opinions internationales finissent par se fissurer en Occident, et que le discours russe soit alors acceptable. »

Autre source de préoccupation, comme le soulignait le maître de conférences Tristan Mendès France dans une émission réalisée il y a quelques semaines par le site d’information Conspiracy Watch : les personnes peu informées sur le conflit peuvent facilement se laisser convaincre par la désinformation relayée par Alexander Makogonov. « Si le téléspectateur n’a pas les éléments, le porte-parole n’est pas moins crédible que la personne en face de lui. »

Alexander Makogonov, porte-parole de l’ambassade de Russie, délivre régulièrement la parole de la Russie sur les plateaux télévisés, comme ici sur BFMTV le 1er novembre dernier.
Capture d’écran BFMTV, retouche Le HuffPost Alexander Makogonov, porte-parole de l’ambassade de Russie, délivre régulièrement la parole de la Russie sur les plateaux télévisés, comme ici sur BFMTV le 1er novembre dernier.

À l’image de ses interventions médiatiques, le diplomate ne dévie jamais, au cours de l’heure d’entretien qu’il nous accorde, de la ligne officielle. Tout juste saura-t-on que Makogonov, formé à l’Institut d’État des relations internationales de Moscou (Migmo) puis à Science Po Paris dans le cadre d’un double cursus aujourd’hui suspendu en raison de la guerre, a fêté ses 40 ans en septembre et qu’il vit seul à Paris. Et que depuis le début de « l’opération militaire » en Ukraine, il est « sur le qui-vive 24 heures sur 24 ». Outre ses passages dans les médias, il relaie sur les réseaux sociaux de l’ambassade de Russie les déclarations guerrières du régime de Vladimir Poutine, alternant avec des extraits de ses propres interventions télévisées… et des photos bucoliques de paysages russes. C’est aussi sur ces comptes qu’ont été publiés des caricatures aux relents complotistes ou de grossiers raccourcis niant les crimes de guerre commis par Moscou.

« Aucun ami français ne m’a tourné le dos »

« Je mène la bataille sur le front informationnel. Je pourrai me dire que j’étais là où il fallait être pendant ce conflit : en première ligne », répète-t-il comme sur les plateaux télévisés. « Aucun de mes amis français ne m’a tourné le dos après le début de l’opération militaire russe », se réjouit le diplomate. Ces amis soupçonneraient-ils que les convictions profondes d’Alexander Makogonov sont beaucoup plus nuancées que ses propos devant les caméras ? « Cela découle surtout de leur analyse, qui coïncide avec la position russe. » Alors que l’entretien touche à sa fin, la groupie du télégénique porte-parole n’a pas reparu. Le malaise, lui, s’est installé pour longtemps.

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