Guerre en Ukraine : 4 questions sur les 300 000 réservistes russes

Guerre en Ukraine : 4 questions sur les 300 000 réservistes russes

Le président russe Vladimir Poutine a annoncé ce mercredi une mobilisation partielle pour faire face à la guerre en Ukraine. 300 000 hommes seraient concernés.
Quand et comment vont-ils être déployés ? Quelles seront leurs missions ? Eléments de réponse.

Quelle est la préparation des réservistes ?

Par définition, ces "réservistes" ont déjà une expérience militaire : il s'agit soit d'anciens soldats, soit d'anciens appelés.

"Poutine a quand même besoin de spécialistes, de réservistes de haut niveau, capables de manier l’équipement moderne utilisé sur le terrain", précise Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), interrogé par 20 Minutes.

Or, il faut entraîner et former les soldats. "Et ça, l’armée russe, aujourd’hui est incapable de le faire", assure Nicolas Tenzer, directeur du journal en ligne Desk Russie, interviewé sur RFI.

Tous les spécialistes s'accordent sur la mauvaise qualité de la formation militaire russe, qui est souvent limitée à quelques semaines, avec peu d'équipement.

"Le problème, c'est que l'armée russe est mal dirigée et mal entraînée", a jugé l'ex-général Mark Hertling, ancien commandant des forces terrestres des Etats-Unis en Europe. "Mobiliser 300 000 réservistes après avoir échoué avec des forces conventionnelles épuisées et des milices hétéroclites, après avoir recruté des prisonniers et utilisé des paramilitaires comme le groupe Wagner, ce sera très difficile."

Combien de temps leur faudra-t-il pour se déployer ?

"Aucune mobilisation n'est possible du jour au lendemain", assure James Rand analyste pour l'agence britannique privée de renseignement militaire Janes. Il évoque un délai incompressible de trois mois entre l'émission de l'ordre de mobilisation et l'envoi du soldat formé au combat.

"Cela prendra des mois pour faire la différence si cela le fait jamais", confirme Christopher Miller, spécialiste de la Russie à l'Institut de recherche des relations internationales (FPRI) de Philadelphie.

"Ce que nous avons appris jusqu'à présent des ressources en hommes de la Russie suggère qu'ils auront des difficultés dans la mobilisation et l'entraînement, et dans le déploiement des forces sur le front avec les équipements nécessaires".

Dès les premiers jours du conflit, l'ex-armée soviétique a démontré de grandes difficultés à coordonner ses unités et ses armées (Terre, Air, Mer) et à déployer la logistique matérielle essentielle à la conduite des combats. Idem pour la circulation des ordres de l'état-major vers le terrain, ou la remontée des informations dans l'autre sens.

Or, mobiliser 300 000 hommes obligera précisément l'armée russe à d'immenses efforts dans ces domaines là.

D'après Jean de Gliniasty, cette réserve pourra peut-être "aider les troupes de Moscou à passer l’hiver", et être véritablement opérationnelle au printemps.

AP/Russian Defense Ministry Press Service
Exercices militaires russes dans la région de Kemerovo - le 02/02/2022 - AP/Russian Defense Ministry Press Service

Quelles missions leur seront imposées ?

Certains observateurs relèvent que des réservistes pourront être envoyés rapidement pour compléter des unités partiellement détruites et effectuer des tâches simples comme conduire des camions ou faire des patrouilles de surveillance.

En revanche, pour les missions de combat, cela devrait être plus difficile, estiment les experts car cela nécessite une solide formation et un équipement adapté - les deux n'étant pas assurés à ce jour.

"Il n'y a pas beaucoup d'uniformes d'hiver, d'équipements médicaux et de rations", énumère James Rand. Et l'encadrement semble approximatif : "comment vont-ils mobiliser officiers et sous-officiers pour cette force ?" s'interroge-t-il, citant aussi quelques fonctions majeures indispensables comme les agents de reconnaissance ou les artilleurs.

Les conscrits, dans la loi russe, ne sont pas censés être envoyés au front. Mais l'état-major est passé outre, jusqu'à faire signer en Ukraine - plus ou moins sous pression - des contrats à des appelés devenus du jour au lendemain, sur le plan administratif au moins, des soldats professionnels.

Aujourd'hui, ils se retrouvent coincés par l'ordre du Kremlin. "Le décret de Poutine interdit de fait à quiconque de partir", assure l'historien indépendant Chris Owen, qui estime que la mobilisation vise aussi à "mettre fin à l'érosion de l'armée russe", qu'il s'agisse des morts, blessés, traumatisés et autres déserteurs.

Dans quel état est l'armée russe aujourd'hui ?

D'après le ministère russe de la Défense, les forces armées comptent près de 850 000 militaires actifs. En août dernier, le président russe a signé un décret prévoyant d'augmenter de 137 000, le nombre de soldats disponibles. Et puis il y a les centaines de milliers de réservistes.

En fait, la Russie s'est engagée ces dernières années sur la voie de la professionnalisation de l'armée, afin d'arriver à un seuil de 80% de militaires professionnels. Mais cet objectif n'est pas encore atteint.

Le décret de mobilisation partielle vise donc à renforcer les effectifs déployés pour l'"opération spéciale" en Ukraine, selon la terminologie en cours au Kremlin.

Dmitri Lovetsky/Copyright 2022 The Associated Press. All rights reserved
Panneau dans les rues de Moscou, indiquant "Gloire aux héros de la Russie", le 05/09/2022 - Dmitri Lovetsky/Copyright 2022 The Associated Press. All rights reserved

Les 300 000 réservistes seront censés s'ajouter aux quelques 220 000 soldats - rotations comprises - envoyés au front depuis le début de l'invasion russe le 24 février, selon les estimations de James Rand, analyste pour l'agence britannique privée de renseignement militaire Janes.

"L'armée russe est défaite militairement", tranche l'historien militaire français Cédric Mas sur Twitter. "Mais la Russie a plus de profondeur stratégique et démographique que l'Ukraine. Et elle compte vaincre 'au poids'".