Guerre en Ukraine et émigration russe: «Ces personnes manqueront à la Russie»

Selon une information divulguée par le journal britannique The Guardian, 3,8 millions de Russes ont déjà quitté le pays sur environ 140 millions d’habitants ; cela fait plus de 2% de la population. Un chiffre qui reflète un phénomène, celui de l'émigration russe qui existe depuis années mais qui a pris une envergure plus importante avec la guerre en Ukraine. Spécialiste de la Russie, Anne Le Huérou, maîtresse de conférences à l’université de Paris-Nanterre, répond aux questions de RFI.

RFI : 3,8 millions de Russes ont déjà quitté le pays sur environ 140 millions d’habitants, cela fait plus de 2%. Est-ce un chiffre qui a de quoi étonner ?

Anne Le Huérou : ce chiffre-là me surprend un petit peu. Moi, j’avais entendu parler de plusieurs centaines de milliers [de personnes], mais pas à ce point-là. Il faut bien comprendre que depuis déjà pas mal d’années, il y a une émigration souvent cachée de la Fédération de Russie, même depuis l’avant-dernière grosse crise politique qu’a connue la Russie, c’est-à-dire en 2011-2012 avec les grandes manifestations consécutives aux élections truquées de la Douma.

Quel est le profil des Russes qui partent ? Est-ce que ce sont tous des opposants au président Vladimir Poutine ou est-ce que certains fuient aussi un climat économique qui est en train de se dégrader ?

Effectivement, il y a des articles qui sont sortis dans la presse sur notamment des portraits d’exilés à Tbilissi en Géorgie, puisque c’est un des lieux assez majeurs de l’exil russe actuel. Là ce sont plutôt des chefs d’entreprise, des gens qui travaillent dans les nouvelles technologies. Ce sont aussi des gens qui peuvent continuer à travailler dans les entreprises où ils étaient employés, et ça peut d'ailleurs être le cas pour ceux qui quittent le pays pour des raisons politiques ou de désaccord : des défenseurs des droits de l’homme, des militants de la société civile, des avocats, des juristes qui sont exilés et qui continuent à faire leur travail de défense des droits pour les Russes qui restent.

Cet exode de Russes, souvent jeunes et bien qualifiés, pour des raisons politiques ou économiques, est plutôt bien vu par le Kremlin.

C’est un phénomène qui n’est pas tout à fait nouveau et qui est aussi un petit peu le résultat d’une politique presque délibérée de la Russie, c’est-à-dire de faire partir les gens, de notamment leur faire peur avec toutes ces législations, avec des perquisitions, par exemple, au domicile après des premières contestations. Si on n’arrête pas la personne tout de suite et que l’on ne lui prend pas son passeport, c’est quasiment vu comme un signal de partir.

Pour les autorités russes, c’est un « mal de tête en moins » d’avoir des gens qu’on n’aura pas besoin d’arrêter, contre lesquels on n’aura pas besoin de faire des procédures judiciaires longues qui vont mobiliser des juges, des procureurs, et qui vont quand même faire un peu parler dans les médias. On se débarrasse donc du problème en quelque sorte en laissant partir des gens à l’extérieur et mieux ensuite pouvoir les accuser d’être cette fameuse « cinquième colonne ». Quelque part, il y a une sorte de double bénéfice pour les autorités, en tout cas à court terme et dans leur logique de se débarrasser de ces personnes.

Quelles sont les conséquences de cet exode pour la société russe ? Est-ce qu’on peut déjà parler d’une « fuite de cerveaux » ?

Oui. Je pense qu’on peut tout à fait parler d’une « fuite de cerveaux ». C’est aussi justement les gens qui sont souvent les plus opposants et les plus opposés qui partent. Il faut voir aussi que ce qui se passe depuis le 24 février n’a pas démarré dans un ciel sans nuages et que, depuis plusieurs années, la multiplication des législations très répressives contre les défenseurs des droits, contre les journalistes, a déjà entraîné cet exode.

Alors, je ne sais pas si c’est d’ailleurs ça qui est aussi compté dans les statistiques du Guardian aujourd’hui, mais il y a déjà des communautés en exil qui se sont formées, notamment et en particulier dans les pays baltes ces dernières années. C’était vraiment le point de chute privilégié. On en trouvait pas mal à Berlin aussi et dans d’autres villes [allemandes], un petit peu en Finlande, un petit peu en Suède, en Norvège.

Aujourd'hui, ce sont d’abord les pays où on peut aller sans avoir besoin d’un visa. Donc, l’Arménie, pays le plus facile d'accès car on peut y aller sans passeport extérieur. C’est la destination privilégiée si vraiment on doit partir en catastrophe. La Géorgie aussi, même s’il faut passer par Istanbul. La Turquie justement, mais aussi la Serbie, le Monténégro. Et puis, pour les gens qui sont plus vers l’Est, l’Oural, la Sibérie, il y a le Kazakhstan. Ce sont des profils effectivement particuliers, des profils qui, évidemment, si le conflit dure et que ces personnes restent en exil, manqueront à la Russie à la fois techniquement, professionnellement et aussi on pourrait dire intellectuellement.

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