Guerre en Ukraine: à quelles offensives et stratégies s'attendre pour l'année 2023?

Blindé ukrainien dans la région de Bakhmout le 30 décembre 2022.  - Sameer al-Doumy
Blindé ukrainien dans la région de Bakhmout le 30 décembre 2022. - Sameer al-Doumy

"Nous sommes entrés dans une nouvelle guerre froide", assure le général Jean-Paul Paloméros sur BFMTV ce lundi. "Saison 2 du conflit", estime notre consultant en matière militaire le général Jérôme Pellistrandi. Une certitude: si, après dix mois de combats, l'invasion russe de l'Ukraine s'éternise et les deux ennemis cherchent l'épreuve de vérité.

Dans les vœux qu'ils ont adressés à leurs compatriotes respectifs, le Russe Vladimir Poutine et l'Ukrainien Volodymyr Zelensky ont promis de faire de l'année 2023 celle "de la victoire". Mais la logique est formelle: ils ne pourront avoir raison tous les deux.

Pour triompher du camp adverse, chacun des belligérants doit prendre un virage stratégique. Et tandis que le front est gelé, tous ne pensent qu'à une chose: reprendre l'offensive. Reste à savoir comment, et qui en sera à l'initiative.

La Russie va jouer son va-tout

Côté russe, on a commencé l'année comme on avait terminé la précédente. Par des bombardements. Ce lundi, Kiev s'est réveillé d'une seconde nuit consécutive de frappes.

"Ce sont des bombardements qui n'ont aucun impact militaire car les cibles visées n'ont pas de vraie valeur stratégique. Néanmoins, ça crée un vrai climat de tension car il y a des pertes civiles", explique le général Jérôme Pellistrandi. "Et ça va continuer pendant les semaines à venir".

Sébastien Lecornu est allé se faire une idée de cet avenir immédiat sur place. En duplex depuis le Liban, après s'être rendu dans la capitale ukrainienne mercredi dernier, le ministre des Armées a affirmé sur LCI dimanche soir: "Le premier trimestre 2023 va être déterminant." D'après lui, la Russie s'apprête à jouer son va-tout pour emporter la décision. "Il est clair qu'on va aller vers un moment de massification où les Russes vont jeter toutes leurs forces dans la bataille", a ainsi poursuivi le ministre.

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La "massification" russe pose question

Telle était d'ailleurs la teneur de la vidéo diffusée vendredi par le ministre de la Défense ukrainien, Oleksii Reznikov. Comme le souligne Le Parisien, ce dernier a dit attendre dès ce mois de janvier l'instauration de la loi martiale chez son agresseur et une nouvelle mobilisation.

Des propos confirmés par une information proclamée par l'agence russe TASS qui a prévenu qu'un décret pris par le Kremlin en août dernier était sur le point d'entrer en vigueur. Il doit permettre à la Russie de lever 137.000 soldats supplémentaires.

Projection qui n'est pas franchement parole d'évangile. Elle aurait même plutôt tendance à laisser les observateurs sceptiques. "Il y aura probablement des hommes en plus des 150.000 mobilisés actuellement en formation, mais on voit bien que le Kremlin y va à reculons car l’implication des civils effrite le soutien de la population", a par exemple contré Ulrich Bounat, expert en géopolitique, auprès du Parisien dimanche.

L'abcès biélorusse

Mais si l'effort menace d'être trop pesant sur la population locale, la Russie peut envisager de se reposer sur des forces auxiliaires. Depuis le début du conflit, le degré d'implication de son allié biélorusse - et sa possible entrée en guerre - est l'une des grandes inconnues de la crise.

Là encore, cependant, le péril heurte vite ses limites. L'état des troupes biélorusses ne semble pas de nature à bouleverser la situation. Il s'agirait plutôt - toujours dans l'éventualité d'une aggravation de l'engagement de Minsk dans le conflit - de créer un abcès afin de retenir les Ukrainiens. "L’objectif de cette menace est surtout de maintenir des milliers de soldats ukrainiens dans le nord pour les empêcher de combattre ailleurs", a ainsi analysé le fondateur d'Aviation NXT, société de conseil aux entreprises du secteur aérien et de la défense, Xavier Tytelman, auprès du quotidien francilien.

L'offensive avec le dégel

De toutes façons, les armées russe et ukrainienne sont pour l'heure fixées par la force des choses. La météo est actuellement à la "raspoutitsa", expression russe renvoyant au "temps des mauvaises routes". "L'Ukraine n'échappe pas au réchauffement climatique donc les températures sont relativement douces, et avec l'humidité, c'est la gadoue, la 'grande boue' pour tout le monde", a pointé notre éditorialiste pour la politique étrangère, Patrick Sauce, sur notre plateau.

Et cette guerre de positions se révèle particulièrement meurtrière. "Il n'y a pas de réelle progression, c'est un carnage de part et d'autre", a déploré le général Jérôme Pellistrandi. Mais le statu quo qui ne devrait pas résister bien longtemps. "A priori, les températures devraient descendre. Les Ukrainiens ont l'habitude de dire que c'est février le mois le plus froid de l'année", a noté Patrick Sauce.

C'est pourquoi Sébastien Lecornu table sur "une contre-attaque (russe, NDLR) plutôt terrestre à l'horizon février-mars", comme il l'a posé auprès de LCI, ajoutant que l'offensive du Kremlin devrait porter "sur des endroits assez précis du territoire ukrainien". C'est-à-dire dans l'est de l'Ukraine, selon l'avis d'Ulrich Bounat. "Si on s’en tient aux discours de l’état-major russe, la guerre est censée se concentrer dans le Donbass, d’où l’acharnement à essayer de prendre Bakhmout. On peut supposer que ces efforts qui durent depuis des mois vont se poursuivre", a-t-il dit au Parisien.

Les options ukrainiennes

Pour autant, l'optimisme russe pourrait bien être douché par le gel local car celui-ci "serait à l'avantage des Ukrainiens", d'après l'analyse de notre éditorialiste Patrick Sauce. Il faut dire qu'avant l'immobilisation des opérations par les intempéries, ce sont eux qui étaient à l'initiative. Ils n'ont d'ailleurs pas intérêt au pourrissement du conflit le long d'un front inerte.

"Ce n'est pas dans l'intérêt ukrainien de laisser s'établir ce front", a assuré le général Jean-Paul Paloméros, ancien commandant suprême allié 'Transformation' de l'Otan, dans nos studios ce lundi.

"Vladimir Poutine continue ses attaques dans la profondeur, mobilise ses réservistes, il reprend la main, alors que la force des Ukrainiens était d'être très offensif, de prendre l'initiative, grâce à leur courage mais aussi leurs innovations", a-t-il fait valoir.

Certes, l'armée ukrainienne doit se remettre en mouvement, mais elle doit auparavant en choisir la direction. L'officier français s'est fait le relais des débats stratégiques en cours au sommet de l'Etat ukrainien.

"On a vu récemment une réflexion entre le président ukrainien et ses chefs militaires qui posaient très clairement le débat, en disant: 'Ce n'est pas une bonne option de se laisser enfermer mais si on veut soit attaquer par le nord - ce qui serait une bonne option car ça couperait les lignes logistiques des Russes, ce qui les déstabiliserait - soit par le sud, et descendre sur Melitopol ce qui les rapprocherait de la Crimée."

Faire le deuil d'une victoire totale

Problème: une manœuvre d'une telle ampleur requiert l'appui d'une aviation de chasse, dont l'Ukraine est dépourvue. Lacune qui n'est pas rédhibitoire cependant selon le général Jean-Paul Paloméros, à condition que les partenaires occidentaux de Kiev répondent à ses besoins les plus pressants: "Ce qu'il faut, c'est continuer à donner des moyens de frappes sur le théâtre. Ce que les Ukrainiens demandent c'est plus de pièces d'artillerie, plus de drones".

L'accroissement de la puissance de feu ukrainienne pourrait alors avoir raison des Russes... dans une certaine mesure seulement. Aussi, l'ancien cadre de l'Otan a-t-il appelé les Ukrainiens à faire le deuil d'une victoire totale. "Les expériences récentes montrent que la victoire absolue n'existe pas", a toutefois tempéré le général Jean-Paul Paloméros. Il a enchaîné: "Il y a des victoires sur le terrain - les Ukrainiens en ont montré des exemples cette année - et une victoire globale".

Une victoire globale qu'il a définie en ces termes: "Elle restaure l'autonomie stratégique de pays voulant vivre ensemble, autour de valeurs communes". C'est ce succès relatif qui doit servir de boussole et faire figure d'horizon aux Ukrainiens désormais. Sous peine de devoir penser à d'autres tournants stratégiques l'an prochain.

Article original publié sur BFMTV.com