Un Grenelle de l'éducation face à la confiance abîmée des enseignants

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Porté par Jean-Michel Blanquer, le Grenelle de l'éducation s'est ouvert, jeudi, au lendemain de l'hommage national au professeur Samuel Paty. Une grande consultation visant à moderniser l'Éducation nationale française, dont enseignants et syndicats attendent surtout des mesures adaptées à la réalité du terrain.

"L'heure est grave. Elle nous oblige à réagir, à dessiner un avenir à nos enfants". C'est par ces mots que Jean-Michel Blanquer, ministre français de l'Éducation nationale, a lancé, jeudi 22 octobre, le Grenelle de l'éducation, au lendemain de l'hommage national au professeur Samuel Paty, assassiné quelques jours auparavant.

Cette grande consultation sur l'avenir de l'éducation, qui doit se tenir pendant trois mois, suscite de nombreuses attentes de la part des enseignants et des syndicats, notamment dans les domaines de la rémunération, des conditions de travail et de protection face à l'insécurité.

La revalorisation des salaires, demandée par les enseignants depuis plusieurs années, représente l'une de leurs principales revendications. "Nous voulons une augmentation réelle et significative des salaires", revendique Fatna Seghrouchni, co-secrétaire du syndicat Sud éducation, jointe par France 24. Le syndicat demande ainsi "une augmentation du smic à 1 700 euros net" et "l’indexation des salaires sur l’inflation". "Ce qui est proposé [par le ministère de l'Éducation] n'est que des miettes", proteste la syndicaliste.

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Cette hausse des rémunérations doit passer par le versement de primes. Elles représentent la majeure partie des 400 millions d'euros supplémentaires du budget de l'année 2021. L'État promet une prime d'activité, d'un montant de 100 euros net mensuel, versée aux personnels en début et en milieu de carrière. La prime d'équipement informatique s'établit, elle, à 150 euros net annuel pour chaque professeur.

Ces promesses peinent à convaincre certains enseignants, qui, au fil des années, ont perdu confiance envers le ministère de l'Éducation. "J'enseigne depuis une vingtaine d'années. Depuis le début de ma carrière, à chaque fois que mes missions ont été redéfinies, jamais je n'ai été payée davantage", assure Amélie Hart Hutasse, professeure d'histoire-géographie au collège de Semur-en-Auxois, en Côte d'Or, contactée par France 24.

"On va devoir travailler encore plus, avec moins de professeurs"

Si Jean-Michel Blanquer assure que les hausses de salaires ne seront pas conditionnées à une augmentation du temps de travail ou d'autres contreparties, Amélie Hart Hutasse craint une charge de travail plus lourde. "L'État nous explique qu'il veut changer notre travail, cela signifie que nos missions vont évoluer et que l'on va devoir travailler encore plus, avec moins de professeurs car, depuis des années, des postes sont supprimés", pointe-elle, en affirmant vouloir "être payée pour ces heures supplémentaires".

Pour le moment, cette hausse des salaires fait l'objet de discussions entre les organisations syndicales et le ministère de l'Éducation. "L'objectif est d'avoir une vision pluriannuelle du sujet", a prévenu Jean-Michel Blanquer, qui vise un "rattrapage de la rémunération" des professeurs au cours des prochaines années.

En France, les salaires des enseignants sont en moyenne inférieurs de 7 % en début de carrière par rapport à la moyenne des autres pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

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Encore sous le choc après le meurtre de Samuel Paty, certains enseignants et syndicats réclament aussi plus de moyens financiers pour lutter contre l'insécurité. "Depuis quelques années, il y a de plus en plus d'élèves dans les établissements et dans les classes. Cela crée des tensions entre les élèves et entretient la violence au sein des établissements", constate Fatna Seghrouchni, qui demande "plus d'assistants d'éducation, de CPE [conseillers principaux d'éducation] et la construction de nouveaux établissements scolaires".

"Si un incident, comme une discussion un peu vive, se produit dans une classe de 35 élèves, c'est plus difficile à gérer que dans une classe de 20 élèves", illustre Amélie Hart Hutasse, qui attend des "décisions concrètes" à l'issue du Grenelle de l'éducation. "La première des protections, c'est de faire en sorte qu'il n'y ait pas de moins en moins d'adultes qui encadrent les élèves", estime-t-elle.

Interrogé par France 24, Alexis Torchet, secrétaire national du syndicat Sgen-CFDT, considère, lui, que les services de l'État doivent mieux collaborer. "Les relations entre les services de police et les services d'éducation se sont renforcées ces dernières années. Il faut continuer sur cette voie, en améliorant l'identification des signaux inquiétants, notamment sur les réseaux sociaux", propose-t-il, en référence à la "campagne de dénigrement organisée envers Samuel Paty par des activistes islamistes radicaux".

Les incertitudes de la rentrée

Les professeurs s'interrogent également sur l'organisation de la rentrée des vacances de la Toussaint, lundi 2 novembre. Chaque établissement scolaire devra, ce jour-là, prévoir une minute de silence, en hommage à Samuel Paty.

Jeudi, les syndicats ont toutefois demandé au ministre de "laisser un temps banalisé aux équipes le matin du 2 novembre pour partager l'émotion et aussi poser des questions sur la façon dont l'institution a accompagné les collègues, sur l'enseignement de la laïcité".

"On a besoin de voir comment on va laisser s'exprimer les élèves aussi", a expliqué à la presse Frédérique Rolet, secrétaire générale du Snes-FSU, premier syndicat du secondaire. "Si cette minute de silence nous apparaît, à nous les adultes, être d'une solennité évidente, ce n'est pas forcément le cas des élèves. Ce sont des adolescents avant tout", rappelle Amélie Hart Hutasse.