«La grande majorité des réfugiés syriens en Turquie souhaite y rester»

·7 min de lecture

Cinq ans après la signature d'un accord migratoire entre l’Union européenne et la Turquie, 3,6 millions de réfugiés syriens vivent en Turquie et tout indique qu’une grande partie d'entre eux ne repartiront pas, du moins pas de sitôt. Entretien avec Bruno Rotival, chef du bureau de l'Office humanitaire de la Commission européenne (Echo) à Istanbul.

RFI : Pourquoi avoir ouvert un bureau à Istanbul ?

Bruno Rotival : le bureau a ouvert en 2017. On avait un bureau à Gaziantep depuis le début de la crise et l’arrivée des réfugiés syriens en 2011. Au début, la réponse en 2011- 2012 était voulue comme un modèle par le gouvernement turc. 13 camps ont été créés à la frontière syrienne, des camps très bien pensés, mais rapidement avec l’afflux de personnes, les réfugiés ne pouvaient plus aller dans les camps et certains d’ailleurs ne le souhaitaient pas : ils voulaient aller dans les villes pour pouvoir travailler.

Rapidement, la plus grande majorité de Syriens sur le territoire turc se sont retrouvés d’abord à l’extérieur des camps et graduellement plus seulement dans le sud-est mais sur l’ensemble du territoire. Au final, 5 ans après, ils étaient partout dans le pays, donc il y a eu nécessité de s’ajuster à la situation et d’accompagner les réfugiés dans l’ouest de la Turquie, qui par nature attire les réfugiés mais aussi les Turcs, car c’est le poumon économique du pays. Le bureau du ministère de l’Intérieur turc parle aujourd’hui de 3,6 millions de Syriens enregistrés en Turquie, et de 400 000 réfugiés non syriens, donc environ 4 millions de réfugiés sont présents sur le territoire. Après certainement, il y a des gens qui viennent d’arriver, des bébés qui viennent de naître, et tous ceux-là ne sont pas enregistrés, car les choses prennent du temps.

3,6 millions de Syriens enregistrés qui ont, ici, un statut bien particulier dit d’« invités», un statut qui n’est pas celui de « réfugiés » au sens du HCR, expliquez-nous.

Ce statut permet aux réfugiés d’accéder à l’ensemble des services du gouvernement, c’est la première chose : services sociaux, service de la santé, tout est disponible, accessible. Une des nuances par rapport au statut défini par la convention de 1951, c’est la nécessité d’avoir un permis de travail pour pouvoir travailler et une autre, c’est le fait de devoir être enregistré dans une province donnée. Une fois qu’on l’est, il y a des difficultés pour rejoindre une autre province, ce qui est un problème ici dans l’ouest de la Turquie, parce que les réfugiés sont attirés par les perspectives économiques. La région de Marmara, c’est 65% de l’industrie du pays et entre 20 et 25% de la population turque. Une population qui vit ici et qui continue de voir arriver du monde. Istanbul est une ville en constante augmentation de population, c’est vrai pour les réfugiés et c’est vrai pour la population turque.

Evidemment, cet attrait fait qu’on voit des difficultés et des contraintes de plus en plus fortes imposées par les autorités pour l’enregistrement des réfugiés : aujourd’hui c’est extrêmement compliqué sinon impossible pour un réfugié qui n’est pas encore enregistré de le faire à Istanbul. En revanche, il peut le faire de manière très simple dans le reste du pays.

Est-ce que c’est compliqué d’obtenir un permis de travail ?

Oui, il faut l’accord de l’entreprise et payer pour obtenir un permis de travail. Il y a une augmentation importante du nombre de permis octroyés mais le pourcentage de personnes qui travaillent de façon légale est extrêmement limité. Quelque part, c’est quelque chose qui reflète la situation économique en Turquie, où le travail informel constitue une partie substantielle de l’économie, on parle en général de 30%, c’est extrêmement important.

Comment fonctionne l’aide apportée par l’Union européenne ?

L’accord passé entre l’UE et le gouvernement turc, c’est le versement de deux tranches de trois milliards d’euros. Sur ces 6 milliards, la direction générale de l’action humanitaire et de la protection civile a directement mis en œuvre environ 2,5 milliards, une somme affectée essentiellement à des programmes d’aide humanitaire. On a mis en place des centres de santé, on a permis l’accès à la santé pour les réfugiés en créant un système dédié, en particulier parce que le système de santé turc est fragile et que le nombre de réfugiés est important, en partie aussi pour éviter les problèmes de la barrière de la langue. On a mis en place tout un programme pour favoriser l’accès à l’éducation des enfants : on distribue du cash pour les familles qui envoient leurs enfants à l’école.

► À lire aussi : Accord migratoire Turquie-UE: cinq ans après, la réforme voulue par Erdogan reste bloquée

On a un programme important de distribution d’argent liquide en fonction de certains critères. Près de la moitié de la population réfugiée aujourd’hui en bénéficie pour payer leur loyer par exemple. Comme en Turquie le plus souvent les réfugiés ne vivent pas dans des camps mais dans un environnement urbain, ils doivent donc payer un loyer, l’électricité, l’eau, l’éducation, une petite partie de l’accès à la santé … et ils doivent évidemment se nourrir. Bref, ils ont des frais et plutôt que de mettre en place une aide humanitaire pour ces 1,8 million de personnes que nous avons identifiés comme ayant besoin d’aide, il y a une carte qu’on a créée avec de l’argent. C’est un programme géré aujourd’hui par la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) qui travaille avec le Croissant-Rouge turc, qui distribue de l’argent tous les mois pour aider cette moitié de la population réfugiée en Turquie qui a été identifiée comme ayant besoin d’aide. Le reste, c’est du soutien à l’infrastructure, l’éducation, l’entrée dans le monde du travail.

Je tiens à signaler que les tensions au sein de la société entre réfugiés et turcs sont très minoritaires, il y a des incidents, mais ils sont faibles au regard du nombre de présents sur le territoire. La politique de façon globale, l’accueil de la population syrienne réfugiée a été généreux.

► À lire aussi : Réfugiés syriens en Turquie, une cohabitation pacifique

On parle beaucoup en Europe de Syriens qui n’attendraient qu’une chose, l’ouverture des frontières pour se précipiter dans les pays de l’UE. Est-ce ce que vous vous constatez ?

Sur 4 millions de réfugiés sur le sol turc, il y a toujours des gens qui veulent aller en Europe. Ce rêve-là existe toujours, et plus les réfugiés vivent dans des conditions difficiles, plus ce désir reste prégnant. Ce désir d’Europe existe donc, mais pour une petite minorité. On verra toujours des gens qui essaient de traverser, des gens désespérés, ici, ou des gens pour lesquels la Turquie est surtout un pays de transit, notamment les Afghans et les Pakistanais dont le rêve est d’accéder à un ailleurs qui n’est pas la Turquie.

Maintenant, la grande majorité des réfugiés syriens en Turquie souhaitent y rester. Ils aimeraient pouvoir rentrer chez eux, mais évidemment les conditions aujourd’hui ne le permettent pas véritablement. Le choix par défaut, c’est donc de rester en Turquie et d’offrir un futur à ses enfants. J’ai rencontré des familles où les parents sont prêts à se sacrifier, sont prêts à une vie difficile, parce qu’ils savent qu’en restant ici ils vont offrir à leurs enfants la possibilité d’avoir un futur et ça c’est quelque chose de très important.