Le Grand entretien avec Axel Kahn - La révision constitutionnelle : "Si la réforme était adoptée, cela resterait comme une tache !"

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Le Grand entretien avec Axel Kahn  - La révision constitutionnelle : "Si la réforme était adoptée, cela resterait comme une tache !"

LES ATTENTATS DE 2015

 En France, l’année 2015 a été marquée par une série d’attentats sanglants. Comment l’avez-vous ressentie ?

Je l’ai ressentie comme tous les Français, et plus généralement comme tous les citoyens du monde, comme l’une des années les plus difficiles que j’ai connue.

Comme je suis né au début de la guerre, j’ai souvenir d’autres périodes très pénibles, bien évidemment, mais une des grandes caractéristiques des temps actuels est qu’il y a peu de clarté perceptible dans l’avenir. C’est-à-dire que je n’ai pas d’espoir que l’année 2016 soit radieuse, ni que les suivantes le soient. Et aussi loin que je puisse regarder, je ne vois pas d’issue très favorable parvenant à faire régner partout l’apaisement, la sérénité et une meilleure prospérité dans le monde.

C’est donc une année qui incite à un certain pessimisme.

Comment expliquez-vous que de jeunes Français se retournent contre leurs compatriotes ?

A mon sens, il y a deux phénomènes en France : le chômage et la ségrégation dans les quartiers. Mais en soi-même, ce n’est pas cela qui explique d’abord le terrorisme. Car quand on regarde, je l’ai fait, individuellement les parcours de jeunes terroristes qui sont passés à l’acte, c’est sans doute parmi ceux qui s’en tirent les moins mal de leur communauté. Les frères Kouachi étaient orphelins, certes, mais ils avaient un CAP et un métier. Amédy Coulibaly avait travaillé pour la Mairie de Paris, et il avait même été présenté au président de la République. Des kamikazes du 13 novembre étaient les enfants d’un couple mixte possédant un commerce dans l’ouest de la France, d’autres tenaient un café restaurant dans le nord du pays… Donc on voit bien qu’il y a d’autres phénomènes en jeu.

Alors le phénomène religieux est important ; plus encore, cependant, joue celui, très lié à la jeunesse, d’une aspiration à autre chose qu’à une vie appréhendée comme terne et sans réelle perspective enthousiasmante. S’il n’y a pas de désir d’avenir, s’il n’y a plus de rêve, alors on comprend bien que chez ces jeunes, quand bien même nous les considérons pas si mal intégrés que cela, il puisse exister une aspiration à autre chose que cette vie "de merde" à laquelle ils se croient promis.

Un tel phénomène existe dans la jeunesse en général, et compte tenu du contexte, peut en conduire un certain nombre à l’engagement terroriste.

Mais alors comment réconcilier les jeunes à des valeurs plus républicaines ? Vous êtes le Président de l’université de Paris Descartes, êtes-vous toujours favorable à l’enseignement du fait religieux à l’université ?

Il n’existe pas de fait historique ou sociologique qui puisse faire abstraction de l’influence de la pensée religieuse. Par conséquent, oui cette dimension doit réellement être enseignée, mais comme une matière universitaire. On ne peut pas laisser au rabbin le soin d’expliquer à l’université ce qu’est le judaïsme, à l’imam d’apprendre ce que c’est que l’Islam ou au curé de faire le catéchisme. Mais en revanche, le fait religieux doit être objet d’enseignement, de telle sorte que l’on puisse aussi le mettre à distance, comme on procède en général avec des disciplines universitaires qui ont été intégrées dans un savoir en progression.

LA REVISION DE LA CONSTITUTION

Vous êtes "outré", dites-vous, à l'idée de révision de la Constitution ? Pourquoi ?

Ah ça oui ! Je suis absolument outré par tout ce qui se prépare. Dans la discussion, on a l’impression que tout le monde oublie ce que c’est qu’une constitution, et ce à quoi ça sert ! Alors je vais vous le rappeler : toutes les constitutions françaises depuis 1993 se réfèrent à la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen de 1789, avec cet article 1 : "Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits".

Mais dans le monde tel qu’il existe, puisque la liberté est égale chez chacun, il faut aussi se défendre contre les délinquants, les voleurs, les assassins, les agresseurs, etc…Il existe par conséquent des lois et un code pénal qui permettent de juger et d’emprisonner les délinquants, donc de les priver de leur liberté. La Constitution qui a détaillé les principes positifs ne dit cependant en matière pénale que deux choses, elles aussi de l’ordre de la protection des droits fondamentaux : "Nul ne peut être emprisonné arbitrairement", et aussi, "la peine de mort est abolie."

C’est à la Loi qu’il revient de faire face à ceux qui menacent les droits par leurs méfaits, la Constitution dit ce qui doit être protégé, la liberté et l’égalité. Et si certains attaquent le droit de vivre dans la sécurité en agressant la France par des actes terroristes, la Loi prévoit déjà la déchéance de nationalité dans trois articles du code civil : le 23.7, le 23.8 et le 25 ! Pendant la guerre froide, on a ainsi compté 523 cas de déchéance de nationalité à l’encontre surtout de communistes originaires de pays de l’Est.

En règle générale, un article qui limite les droits fondamentaux n’a pas sa place dans la Constitution. Je trouve que ce serait une atteinte inacceptable à ce que je considère comme un chef d’œuvre national, le socle des valeurs républicaine de 1789.

Maintenant, le Président de la république ne veut pas se dédire. Il est un homme politique, il sait que s’il arrive au 2e tour par hasard, il sera probablement opposé à Marine le Pen et qu’il pourrait l’emporter à condition que les électeurs de droite ne s’abstiennent pas massivement. Il a de la sorte cru habile de piéger la droite en lui donnant des gages mais ne s’est pas rendu compte de la portée symbolique que cela avait.

A l’arrivée, on pourra dire que du quinquennat de François Hollande resterait, si la réforme constitutionnelle était adoptée, une limitation des droits inscrite dans le socle de nos valeurs. Cela resterait comme une tache.

Mais à situations exceptionnelles ne faut-il pas des mesures exceptionnelles ?

Si bien sûr ! Je n’ai jamais protesté contre l’état d’urgence. Quand un malade est réellement en danger, on le met aux urgences. Mais l’espoir c’est qu’il en sorte ! Car s’il ne sort pas des urgences, c’est qu’il va très mal. Et bien pour l’Etat c’est pareil !

La France est agressée par des terroristes sanguinaires et la menace persiste. Dans l’urgence, on proclame un "état d’urgence" pour quelques mois, que l’on met à profit pour faire face à la situation. Cette période doit permettre dans l’immédiat d’identifier et d’arrêter ou éliminer les assassins, et ensuite, de prendre les dispositions législatives, le cas échéant, donnant à l’Etat de droit de s’adapter désormais à la nouvelle situation. Mais évidemment, il n’est pas question de rester dans l’état d’urgence. Un état d’urgence permanent, c’est un oxymore !

GUERRE

Considérez-vous que nous sommes en guerre, comme l’a déclaré Manuel Valls à plusieurs reprises ?

Je considère pour ma part qu’on n’est pas en guerre. Mais la situation est dangereuse : nous sommes menacés et il y a un terrorisme avec des donneurs d’ordres opérant à un niveau international. Alors qu’on l’appelle "guerre" ou pas "guerre", c’est un état durable. Manuel Valls lui-même a reconnu récemment à la BBC qu’il ne voyait pas comment on en sortirait dans les 40 ans qui viennent.

Que pensez-vous de l’intervention de la France en Syrie ?

Je considère que les Etats-Unis et l’Angleterre étaient bien obligés d’aller bombarder l’État islamique en Irak, parce qu’après tout, ils avaient leur part de responsabilité. Le déploiement de l’État islamique en Irak a en effet été une conséquence de leur intervention malheureuse. Il se trouve que, grâce à Jacques Chirac et à Dominique de Villepin, nous n’avons pas été pas impliqués dans ce mauvais coup-là ! Honnêtement, on aurait pu se dispenser de rajouter nos petites bombes à celles des Américains et des Anglais. Je ne prétends pas que ce soit pour cette raison que nous avons été agressés, mais me suis dit, sur le moment : "À la place de François Hollande, j’aurais laissé les Américains et les Anglais se débrouiller tout seul !".

Bien entendu, après les attentats du 13 novembre, on ne pouvait pas faire autrement que réagir.

CANCER

Un monde sans cancer est-il possible ?

Non, il ne faut pas se faire d’illusions : un monde sans cancer n’est pas possible ! Pas plus d’ailleurs que le serait un monde sans affection bactérienne, parasitaire ou virale. Toute une classe de maladies est en effet due à des agresseurs "vivants" : la cellule cancéreuse en interne ; la bactérie, le virus ou le parasite en externe. Or, la théorie de l’évolution explique que toute forme de vie s’adapte à son environnement. C’est pourquoi apparaissent des formes de cellules malignes résistantes à la chimiothérapie, de microbe résistant aux antibiotiques, etc.

On ne guérit pas tous les cancers mais beaucoup de personnes vivent aujourd’hui avec la maladie. Mieux "vivre avec", c’est important pour vous ?

Je suis le Président du Comité Éthique et Cancer, et ce sont, en effet, des éléments sur lesquels nous attirons l’attention. Le fait de l’amélioration des traitements permet de guérir nombre de cancers, mais aussi, presque aussi fréquemment, de transformer des formes d’évolution jadis rapide en maladie quasi chronique. Les gens vivent plusieurs années, et l’exemple auquel je me réfère toujours dans ces cas-là, est celui des métastases hépatiques d’un cancer du côlon. Il y a vingt ans, c’était un arrêt de mort dans les six mois ; aujourd’hui la plupart des malades vivent plus de trois ans dans d’assez bonnes conditions.

Globalement, on peut dire que des batailles assez remarquables ont été remportées contre le cancer, d’autres le seront. Dans ma partie, l’hématologie, la leucémie myéloïde chronique est actuellement guérie dans 90% cas avec un seul médicament alors que le pronostic vital était il y a deux décennies engagé dans les trois ans. Le cancer du testicule autrefois très redoutable, est guéri chez plus de 80 % des hommes atteints. Concernant le cancer du sein, de belles améliorations ont été obtenues, on peut aujourd’hui parler de guérison dans plus d’un cas sur deux mais des rechutes peuvent survenir même très à distance du traitement. Dans le cancer de l’ovaire, du poumon ou, pire, du pancréas, les progrès sont en revanche bien lents.

Ces progrès sont en partie liés aux nouvelles thérapies ?

Ils sont liés, d’une part, à une meilleure utilisation des médicaments classiques, et, d’autre part, à une nouvelle classe de médicaments qu’on appelle les thérapies ciblées du cancer. L’immunothérapie, par exemple, en fait partie. Ces cibles, elles peuvent être attaquées par des cellules immunitaires ou des anticorps, c’est de l’immunothérapie, ou par des médicaments chimiques, c’est de la chimiothérapie.

Le problème, c’est que ces médicaments nombreux, dont beaucoup d’entre eux s’adressent à un petit nombre de personnes seulement, sont disponibles à des prix totalement exorbitants et que cela pose un problème de santé majeure, soit d’inégalité, soit d’effondrement des systèmes collectifs comme la Sécurité Sociale.

Justement ça gronde un peu ces derniers temps, semble-t-il, du côté des médecins mais aussi des hôpitaux… Se dirige-t-on en France vers une médecine plus "rentable" ? Vers un modèle plus anglo-saxon ?

C’est vrai, on l’entend, mais c’est la révolte de ceux qui n’ont pas bien réfléchi à notre système de santé. Je m’explique : la santé a un double statut. D’après le préambule de la constitution de l’OMS, qui date de 1946, l’accès au meilleur état de santé possible est un droit de l’homme sans préjudice de son sexe, de sa race, de sa fortune, de sa croyance, etc. Ce droit de l’homme est cependant aussi un marché formidable ! Le marché du médicament se monte aujourd’hui à 675 milliards de dollars et celui de la santé avoisine les 5.500 milliards de dollars. Or, les règles qui régissent l’exercice d’un droit et celles qui s’appliquent à un marché sont inverses puisque toute marchandise, à l’opposé d’un droit, exige qu’il y ait en face un pouvoir d’achat. C’est la raison pour laquelle beaucoup plus d’argent est investi pour la santé dans les pays riches que la santé dans les pays pauvres.

Les systèmes de solidarité collective (la Sécurité sociale et les mutuelles) ont considéré que pour aider à faire valoir la dimension « droit de l’homme » de la santé, il convenait qu’elle soit prise en charge. Mais il y a un coût : on paye tout de même ! C’est nous qui payons pour notre santé. Or actuellement, pour des raisons économiques liées à la révolution conservatrice et libérale des années 80, très progressivement, les finances publiques diminuent, et du fait de l’augmentation considérable des coûts associés au progrès médical, l’effort collectif est de plus en plus lourd. Conséquence : l’aspect marché de la santé reprend du poil de la bête si j’ose dire. Et à partir du moment où vous avez des traitements qui se mettent à valoir au bas mot entre 80 000 et jusqu’à 1 million d’euros la cure, comment voulez-vous que les dépenses de santé n’augmentent pas ?

L’Etat ne veut pas payer. Résultat, soit on augmente considérablement les cotisations sociales, mais personne n’est prêt à augmenter sa quote-part ; soit tout pèse sur les entreprises, ce qui est impossible.

Donc malheureusement, le malaise que ressentent les gens correspond à l’évolution des choses.

LES NOUVELLES TECHNOLOGIES

Parmi les nouvelles technologies utilisées dans le domaine médical, la robotique, c’est une vraie révolution ?

Oui absolument ! Pour ce qui est de la robotique, ce qui est extraordinaire, c’est que toute la technique est disponible. La combinaison de l’informatique et de la micro-électronique fait que nous savons pertinemment que, dans dix à vingt ans, les personnes aveugles, par exemple, auront des dispositifs leur permettant de voir de la même manière que les sourds appareillés entendent. Enfin, ceux qui ont perdu des membres ou qui sont paralysés, bénéficieront également de dispositifs prothétiques ou d’exosquelettes, mus par leur cerveau, qui leur permettront de retrouver leur mobilité, voire à terme leur dextérité manuelle en cas de lésions des membres supérieurs. Mais pour quel pourcentage d’êtres humains ? Il existe par exemple 50 millions de non-voyants dans le monde, la plupart dans des pays pauvres. Croit-on qu’ils puissent facilement être tous appareillés de rétines artificielles ?

ZIKA

Aujourd’hui tout le monde parle du virus "Zika". Faut-il avoir peur des virus ?

Oh oui, bien sûr, il convient d’avoir peur des virus ! C’est comme le terrorisme, il faut apprendre à vivre avec. Pour quelles raisons ? D’abord, comme je vous l’ai expliqué précédemment, une victoire totale et définitive sur les maladies que provoquent des formes de vies agressives ne peut être envisagée. Ensuite, nous voyageons de plus en plus : le fait qu’une même personne se retrouve du centre de l’Ouganda, puis, deux jours après, à New-York, tend à disséminer les virus. Et pour peu que le réchauffement climatique ait facilité l’implantation d’insectes - vecteurs, des moustiques Aedes dans le cas de Zika, et on pourra assister au déclenchement d’une épidémie ! Enfin interviennent d’autres facteurs telle la déforestation, les modifications des coutumes alimentaires, etc. 

Le virus Zika, vient d’Ouganda, du Lac Victoria, et depuis longtemps, il a atteint le Brésil, l’Amérique Centrale, le Sud des Etats-Unis, la Polynésie, aujourd’hui la Martinique et la Guyane, et on en verra surement quelques cas ici, en France.

On guérira ces maladies les unes après les autres, mais il y aura des contre-attaques. Car, comme je vous l’ai dit, un monde sans maladie virale, pas plus qu’un monde sans cancer, ne peut être espéré.

Donc oui, les affections virales, sont des maladies d’avenir, je vous le confirme !

FIN DE VIE

Dès le départ, vous vous êtes fortement impliqué dans l’élaboration dans la loi Leonetti de 2005, et plus récemment, vous avez participé à la nouvelle mouture. Pourquoi fallait-il aller plus loin ? Et faudrait-il encore aller plus loin ?

Il y avait besoin d’une nouvelle loi car les pratiques n’étaient pas satisfaisantes. En effet, d’un point de vue théorique, l’autonomie des gens doit certes être respectée. C’est ce que prévoyait la loi de 2005 concernant la sédation terminale : si une personne en fin de vie désire, après avoir lutté, s’endormir pour quitter le monde dans la sérénité, il faut le lui permettre.

Cependant, au nom de leurs scrupules moraux certaines équipes engagées dans les soins palliatifs appliquaient ces principes de façon problématique et au final inhumaine : la personne endormie était réveillée toutes les douze heures pour s’assurer qu’elle n’avait pas changé d’avis. Ce qui dans une période de pré-agonie n’est à l’évidence pas idéal.

C’est la raison pour laquelle la Loi précise maintenant que les malades peuvent réclamer une sédation terminale et continue. Par ailleurs, les directives anticipées de ces personnes doivent être davantage prises en compte, ce qui me semble très important. Reste maintenant à appliquer vraiment ces nouvelles dispositions.

"Il n’y a pas de mort douce, il n’y a pas de mort joyeuse mais on peut faire en sorte qu’elle soit moins misérable que d’autres"

Alors certains disent : "Vous êtes hypocrites !  Si vous endormez quelqu’un et que vous cessez de l’alimenter et de l’hydratez, vous le conduisez à la mort, dans son sommeil en trois jours. Pourquoi ne pas faire cesser cela brutalement ?" Autrement dit, il reste un courant très important qui se déclare en faveur de l’introduction dans Loi d’une autorisation de gestes destinés à interrompre la vie. J’évoquais tout à l’heure le caractère symbolique de la constitutionnalisation de la déchéance de nationalité et de l’état d’urgence ; on est là aussi dans le symbole. Maintenant que la peine de mort a été interdite, sauf en situation de guerre, la Loi ne reconnait aucune exception à l’interdiction de commettre un geste ayant pour but d’arrêter la vie d’un tiers, de le tuer. Même la légitime défense n’équivaut pas à une autorisation de donner la mort, puisqu’une instruction judiciaire sera toujours entreprise pour homicide. Seulement, quand l’état de légitime défense pourra être prouvé, elle aboutira à un non-lieu. La Loi elle aussi rappelle qu’il est interdit de provoquer sciemment la mort d’une personne, elle reprend le précepte biblique "u ne tueras point".

Je ne suis guère favorable à ce qu’on se mette à énumérer dans notre code pénal les exceptions nouvelles à l’interdiction de donner la mort à son prochain. Si vraiment, par la combinaison de tous les médicaments antidouleur existant, leur utilisation optimale et grâce à une application stricte de l’esprit et de la lettre de cette nouvelle lecture de la Loi, c’est-à-dire la possibilité à s’endormir pour ne plus se réveiller, on peut permettre d’éviter la souffrance, on se rapprochera, si cela existe, de l’idéal de la mort : mourir paisiblement dans son sommeil. Ça laisse aussi le temps à la famille et aux proches d’accompagner en deux trois jours la personne vers sa fin, comme le faisaient jadis nos anciens.

Il n’y a pas de mort douce, il n’y a pas de mort joyeuse, mais on peut faire en sorte qu’elle soit moins misérable que d’autres. Si toutes ces conditions sont remplies, je suis au total opposé, je l’ai dit, à ce que, comme en Belgique ou aux Pays-Bas, la Loi se mette à dresser la liste des nouvelles situations dans lesquelles on pourrait donner volontairement la mort.

Je suis en revanche favorable à ce que la justice sache se montrer indulgente envers un contrevenant qui a commis un acte un acte d’euthanasie dans un esprit de solidarité et de bienfaisance, un peu sur le modèle des homicides reconnus avoir été commis en état de légitime défense.

LE DON D’OVOCYTES

Pour quelles raisons avez-vous toujours été favorable au don d’ovocytes ?

Déjà parce qu’il n’y a en réalité aucune de raison de s’y opposer. On prélève bien le sperme en France, n’est-ce pas ? Alors honnêtement, pourquoi cette inégalité flagrante préjudiciable aux femmes ?

Par ailleurs, sans que ce soit du tout condamné par la Loi, beaucoup de femmes vont à l’étranger pour avoir un don d’ovocytes. Et quand elles reviennent en France, l’inscription dans l’état civil de l’enfant ainsi conçu ne soulève aucune difficulté. Ça n’est pas du tout comme dans le cas de la gestation pour autrui, non seulement répréhensible en France mais ou la filiation de l’enfant né à l’étranger dans ces conditions sera problématique.

Créer par conséquent une discrimination par l’argent entre les femmes qui peuvent aller sans trop de difficultés en Espagne, en Angleterre ou en Belgique, et celles qui ne le peuvent pas, m’apparaît inique !

De la même manière, je suis favorable à la possibilité de d’assistance médicale à la procréation pour les couples de femmes. L’AMP est faite pour des couples stériles. Je ne vois pas pourquoi deux femmes mariées, individuellement fertiles mais qui forment ensemble un couple stérile, ne pourraient pas bénéficier d’un don de sperme.

MARCHE, PENSER, VOIR LE BEAU…

Axel Kahn

Vous avez parcouru la France en marchant, des Ardennes au Pays Basque. Une longue marche qui a donné lieu à un carnet de voyage "Pensées en chemin", mais aussi à une vraie réflexion sur notre mode de vie. Vous trouvez qu’on va trop vite ? Qu’on n’a plus le temps de penser et de voir le beau ?

Oui, je trouve que dans notre monde ultra rapide, le temps laissé à l’émerveillement de la beauté n’a plus la place qu’il mérite. J’ai avancé il y a dix ans dans un livre, que la sensibilité au plaisir esthétique semblait être apparue très tôt dans l’évolution des ancêtres d’Homos sapiens. J’ai aussi expliqué pourquoi cela avait alors constitué un amplificateur du phénomène d’humanisation. Depuis, je crois que le plaisir esthétique provoqué par la rencontre de la beauté continue de jouer un rôle essentiel dans l’épanouissement humain.

J’ai donc voulu témoigner du fait que l’on pouvait se sentir profondément heureux en cheminant animé comme seul but du désir d’être confronté à la beauté, de s’y baigner totalement.

La marche est également très intéressante pour permettre à la pensée de se déployer. En effet, la pensée me parait aujourd’hui en danger, et pour beaucoup de raisons. D’abord, avec la multitude des sollicitations et des informations, nous pensons beaucoup plus en réaction qu’en pro-action. Ensuite, parce que la puissance de la pensée artificielle, du Big Data et des algorithmes, est intimidante pour la pensée humaine.

Alors de ce point de vue-là, la marche c’est merveilleux : vous êtes face à vous-même et tenu de penser !

ETRE HUMAIN, PLEINEMENT

Votre père a quitté la vie de lui-même, assez jeune, en 1970, en vous laissant ce message énigmatique : "Sois raisonnable et humain". Votre prochain livre à paraître, votre ultime ouvrage dites-vous même, s’intitulera "Être humain, pleinement". C’est une réponse que vous adressez à votre père ?

Oui vous avez raison, j’ai décidé pour ce livre, ce que je n’ai fait pour aucun autre, et ce sera une manière de répondre à votre question, de le dédicacer à mes enfants et petits-enfants, même à Cléa qui a pas encore un an et demi. Il me semble en effet qu’elle y puisera peut-être, lorsqu’elle pourra le lire, des éléments qui lui seront utiles pour conduire sa vie.

Mon père m’a enjoint : "Sois raisonnable et humain", alors oui, dans cet ouvrage, j’essaye d’expliquer comment j’ai reçu ce message, et quels sont mes conseils pour être humain, pleinement, et répondre ainsi à cette ultime injonction paternelle. Et comme j’ai vécu plus longtemps que lui, j’ai eu plus le temps que mon père de m’appesantir, sur, selon moi, ce qui convenait que l’on fît pour "être humain".

Et justement, que conviendrait-il que l’on fît, par exemple, pour être « pleinement humain » ?

Oh, je dirais, il n’y a pas d’humanité, il n’y a pas de satisfaction et il n’y a pas de bien être qui soient indépendants des autres.

Pour résumer, je crois beaucoup à ce proverbe gitan extraordinaire qui dit : "Tout ce que l’on a et qui n’est ni donné, ni partagé, est perdu !"Je pense que c’est encore plus vrai pour la richesse intérieure que pour toutes autres richesses.

"L’autre" est donc l’alpha et l’oméga de notre valeur, et des efforts que nous consentons.

 

« Propos recueillis par Caroline de Juglart

 

Bio express Axel Kahn : Axel Kahn né le 5 septembre 1944, est un scientifique et généticien français. Directeur de recherche à l'INSERM et ancien directeur de l'institut Cochin, il a été aussi membre du Comité consultant national d'éthique de 1992 à 2004. Il préside depuis septembre 2008 le Comité éthique et cancer et a été président de l'université Paris V- René Descartes entre 2007 et 2011.

Son prochain ouvrage « Etre humain, pleinement » paraitra en mars 2016.

Son blog : http://axelkahn.fr/blog/

Axel Kahn
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