Grand barrage de la Renaissance: après l'échec de Kinshasa, des tensions accrues

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L'échec, mardi 6 avril, de trois jours de pourparlers à Kinshasa sur le méga-barrage hydroélectrique éthiopien construit sur un affluent du Nil, alourdit le climat dans la région. Alors que la deuxième phase de remplissage du réservoir approche, les positions semblent plus éloignées que jamais.

Les négociateurs soudanais ont quitté Kinshasa très en colère. Rien, selon eux, n'a pu faire fléchir les délégués éthiopiens : leur refus de « médiateurs » ou de « facilitateurs » en dehors de l'Union africaine a été total, jusqu'au bout. Aucune proposition n'a été acceptée : ni l'implication de l'ONU ni celle des États-Unis ou de l'Union européenne ni la possibilité pour l'UA de faire appel à un tiers en cas de nécessité.

Les représentants du gouvernement éthiopiens sont restés sur leur ligne : l'UA, dont le siège est à Addis-Abeba, doit rester le seul tiers dans les pourparlers, au nom du principe des « solutions africaines aux problèmes africains ».

Or les Soudanais soupçonnent surtout les Éthiopiens de leur avoir fait perdre du temps et de chercher seulement à passer en force. « Il n’y aucune raison logique justifiant le rejet par l’Éthiopie du principe d'une médiation, a ainsi expliqué le ministre soudanais de l'Irrigation Yasser Abbas, de retour à Khartoum. Peut-être a-t-elle d’autres intentions, dans le seul but de terminer le second remplissage sans accord. »

Car c'est en effet l'urgence à laquelle font aujourd'hui face les négociateurs : la saison des pluies en Éthiopie démarre en juin et le gouvernement a fait savoir qu'il en profiterait pour capter les 13,5 milliards de mètres cubes d'eau nécessaires au réservoir du barrage, quoi qu'il arrive, et en dépit de toutes les menaces.

« Personne ne peut prendre une goutte d'eau de l'Égypte »

Yassir Abbas a affirmé que ce remplissage était « une menace réelle qui ne peut être acceptée ». « L'intransigeance éthiopienne conduirait le Soudan à examiner toutes les options possibles pour protéger sa sécurité et ses citoyens », a-t-il conclu. Le Soudan envisage désormais de porter le dossier devant le Conseil de sécurité de l'ONU.

Or certains craignent que cette dispute politique ne dégénère en conflit armé. Car le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a prévenu : « Personne ne peut prendre une goutte d'eau de l'Égypte. C’est une ligne rouge », a-t-il déclaré devant la presse mercredi 7 avril, après l'échec des discussions de Kinshasa. « Je n’ai jamais parlé comme ça avant, a-t-il ajouté. Je ne menace personne. Je suis très patient. »

Mais à Addis-Abeba, on répète que le Grand barrage de la Renaissance est un projet existentiel pour l'Éthiopie. Il doit fournir aux Éthiopiens et à la région l'équivalent de la production électrique de six centrales nucléaires et servir de régulateur des eaux du fleuve.« L'Éthiopie pense que le temps joue en sa faveur et que le fait accompli la rend plus forte », suggère un journaliste éthiopien.

La présidence congolaise n'a toutefois pas renoncé à trouver une formule pour renouer le dialogue. Mais l'échec de Kinshasa a introduit une nouvelle donne dans l'équation : si la confrontation avec l'Égypte est ancienne, la colère du Soudan n'est peut-être pas une bonne nouvelle pour Addis-Abeba. Déjà échaudé par les accrochages de son armée avec des milices et l'armée éthiopienne dans le triangle disputé d'El-Fashqa, par l'afflux de réfugiés tigréens fuyant les massacres, par le rôle grandissant de l'Érythrée dans les affaires de la région, Khartoum a en effet durci sa position.

« Le Soudan était le seul rempart de l'Éthiopie pour mettre à distance son ennemi l'Égypte, explique l'analyste Rachid Abdi. Or ce tampon a maintenant disparu. Si j'étais un stratège éthiopien, conclut-il, je serai très alarmé par ce changement géopolitique. »