Gorbatchev, héros pour les uns, oppresseur pour les autres ?

L’annonce du décès de Mikhaïl Gorbatchev, le 30 août dernier, a été suivie, comme on pouvait s’y attendre, de très nombreux hommages venus du monde entier.

Joe Biden a salué un dirigeant ayant eu assez d’« imagination pour voir qu’un autre avenir était possible et le courage de risquer toute sa carrière pour y parvenir ». Le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a qualifié le défunt d’« homme d’État unique qui a changé le cours de l’Histoire ». La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a souligné que le dernier leader de l’URSS avait « ouvert la voie à une Europe libre ». Pour Emmanuel Macron, Gorbatchev fut « un homme de paix dont les choix ont ouvert un chemin de liberté aux Russes ».

On pourrait multiplier longtemps les citations similaires. Toutefois, des voix discordantes se sont fait entendre : le président de la Lettonie Egils Levits a estimé que c’est contre la volonté du prix Nobel de la paix 1990 que les pays baltes avaient obtenu leur indépendance, tandis que le ministre lituanien de la Défense Arvydas Anusauskas, par ailleurs historien, n’a pas hésité à affirmer que le récipiendaire du prix Nobel de la paix en 1990 était « un criminel ». Des commentaires pour le moins désobligeants ont également été très fréquents en Arménie et en Azerbaïdjan, tandis que les officiels de la Géorgie et du Kazakhstan, entre autres, ont brillé par leur silence.

Le refus des représentants de nombreuses anciennes républiques soviétiques de s’associer au concert international de condoléances souligne l’ambiguïté de l’héritage de Mikhaïl Gorbatchev. Si les Occidentaux lui savent gré d’avoir lancé un processus qui a abouti, sans bain de sang généralisé, à la fin de la dictature soviétique, une bonne partie des ex-républiques n’a pas oublié qu’il fut l’homme qui réprima durement les indépendantistes au Kazakhstan en 1986, en Arménie en 1988, en Géorgie en 1989, en Azerbaïdjan en 1990, en Lituanie et Lettonie en 1991…

Alors, Mikhaïl Gorbatchev fut-il un héros, un bourreau, ou les deux ? Sans prétendre répondre de façon tranchée à cette question, il est possible d’apporter quelques éléments d’appréciation en revenant sur les six années qu’il passa au pouvoir.

Objectif premier : redresser l’économie

Ce qui est certain, c’est que, sous la direction de Mikhaïl Gorbatchev, des changements démocratiques se sont produits en URSS… même si le but initial n’était pas tant de construire un État de droit que de faire redémarrer une économie à bout de souffle. En 1983, un rapport très officiel de la sociologue Tatiana Zaslavskaïa avait établi que l’apathie généralisée de la société soviétique bloquait tout développement économique. À l’époque, l’une des plaisanteries, un peu tristes, qui circulaient dans le pays constatait : « Ils font semblant de nous payer, on fait semblant de travailler. » Ce qui se traduisait aussi par des magasins vides et l’impossibilité de suivre la course aux armements relancée par Ronald Reagan en 1983.

C’est dans ce contexte que Gorbatchev prend la tête du PCUS, en 1985. Quelques mois plus tard, conseillé notamment par Zaslavskaïa, il annonce qu’« une transformation radicale de la pensée et de la psychologie, de l’organisation, du style et des méthodes de travail à tous les niveaux » est indispensable ». Puis deux slogans sont lancés, qui passeront à la postérité : la glasnost’ – l’une des revendications de la dissidence russe : que les réalités ne soient pas masquées – et la perestroïka – la « reconstruction ».

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Gorbatchev va redonner davantage de libertés à la société, dans l’espoir de redynamiser celle-ci, et établit ainsi – à l’opposé du choix chinois – un lien implicite entre l’efficacité de l’économie et les libertés octroyées aux citoyens. Néanmoins, au printemps 1986, le Politburo attendra plusieurs jours avant d’annoncer l’accident survenu à la centrale atomique de Tchernobyl : il n’aurait pas fallu gâcher les fêtes du 1er mai…

Bouleversements et libérations

Le signal des changements est donné dans la culture. Chaque mois, des textes littéraires qui circulaient jusque-là en samizdat, sous le manteau, paraissent dans des revues officielles : le Requiem d’Anna Akhmatova, Le Docteur Jivago de Boris Pasternak, Vie et Destin de Vassili Grossman, Cœur de chien de Mikhaïl Boulgakov, Nous autres d’Évguéni Zamiatine, mais aussi les poèmes d’Ossip Mandelstam ou de Iossif Brodski, liste loin d’être exhaustive. Puis l’essentiel des Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov, L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljénitsyne et bien d’autres écrits sur l’horreur du passé récent.

Par ailleurs, la presse peut désormais aborder de front, outre la question des purges, des thèmes d’actualité jadis considérés comme audacieux : la corruption, la triche, le désarroi de la jeunesse, etc. Certaines publications – Ogoniok, Les Nouvelles de Moscou – ont pour mission de donner l’exemple, et leurs tirages explosent : les Soviétiques sont demandeurs.

En parallèle, les dissidents emprisonnés sont libérés, ne serait-ce que parce que des proches de Gorbatchev ont compris que ces libérations amélioreraient les relations, y compris commerciales, avec l’Occident.

Le 8 décembre 1986, Anatoli Martchenko, auteur d’un livre fondamental sur les camps poststaliniens, Mon témoignage, meurt à l’issue d’une grève de la faim dans la prison de Tchistopol. Exactement une semaine plus tard, Mikhaïl Gorbatchev téléphone au dissident (et prix Nobel de la paix 1975) Andreï Sakharov, assigné à résidence à Gorki (Nijni Novgorod) depuis 1980, et lui demande de rentrer à Moscou avec sa femme, Elena Bonner. Ces remises en liberté se poursuivent : alors que 26 personnes ont été libérées avant terme en 1986, 175 le sont entre le 1er janvier et le 15 juillet 1987.

Ces libérations ne correspondent toutefois pas à l’amnistie générale que les dissidents demandent depuis des années. En effet, elles se font au cas par cas et sont conditionnées par la signature d’une « requête » qui, même si elle s’avère n’être qu’une formalité, est interprétée comme une forme de reddition. Certains refusent de signer quoi que ce soit, d’autres signent, mais en resteront brisés – ce qui est l’une des raisons pour lesquelles si peu de dissidents investissent le champ politique en Russie.

La conscience des violences du passé

Que le millénaire du baptême de la « Rous’ » soit officiellement célébré en 1988, alors que la religion restait combattue quelques semaines plus tôt, est un autre signal fort. Là encore, l’intention est avant tout pragmatique, comme le décryptera Alexandre Men, prêtre et intellectuel de haute volée : « L’État est désemparé. Avec l’aide de l’Église, il voudrait essayer de rétablir quelques normes morales. » Dès lors, Alexandre Degtiarev, adjoint du responsable de l’idéologie au Comité central du PCUS, peut clamer en 1989 : « Le Parti encourage l’activité religieuse à devenir un élément constructif dans l’évolution de la société vers l’humanisme et la démocratie. »

En tout cas, les sociétés soviétiques prennent de plus en plus conscience des immenses violences qu’elles ont toutes subies sous Lénine et sous Staline et qui les ont traumatisées en profondeur – comme cela se remarque aujourd’hui encore.

Dénoncer ces répressions est dès lors perçu comme la condition de guérisons sociales, politiques et individuelles. Dans ce contexte, ce qui était tu ou chuchoté jusque-là explose publiquement : les envies de démocratie, certes, mais aussi des nationalismes, y compris russe, et les désirs d’indépendance, ancrés dans certaines républiques. Dès 1988, des meetings politiques rassemblent des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes : la passivité passée était la conséquence des peurs. Parallèlement, des réformes sont adoptées pour relancer l’économie, et d’autres permettent de renouveler en partie le personnel et les pratiques politiques.

Ainsi, lors du Congrès des députés du peuple d’URSS, qui se réunit à partir du 25 mai 1989, l’ensemble des débats est télévisé pour la première fois, et certains députés renoncent à la langue de bois, si bien que la société, fascinée, suit ces débats jour et nuit.

Comme l’écrira Andreï Sakharov, élu député, « le Congrès a entièrement détruit pour tout le monde dans notre pays toutes les illusions dont on nous avait bercés, avec lesquelles on nous avait endormis, nous et le monde entier ». Selon lui, ces retransmissions télévisées permettaient à des millions de personnes d’avoir « une image claire et impitoyable de la vie réelle dans notre société ». Mais il croyait que ce Congrès avait « rendu impossible tout retour en arrière ».

Des volontés d’indépendance

La question nationale prend alors de l’ampleur : certains des peuples intégrés de force dans l’URSS, voire dans l’empire russe, peuvent désormais, sans conséquences trop dramatiques, revendiquer leurs identités. Les pays baltes sont les premiers à oser déclarer leur souveraineté (l’Estonie, le 16 novembre 1988 ; la Lituanie et la Lettonie en mai et juillet 1989), et à exprimer leur désir d’indépendance : l’unité soviétique n’était qu’un mythe.

Des troubles éclatent autour de ces identités nationales. Un conflit sanglant commence en 1988 entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan au sujet du Haut-Karabakh ; un autre, en 1989, entre la Géorgie et l’Abkhazie – et ni l’un ni l’autre n’est réglé aujourd’hui.

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Le 9 avril 1989, Moscou envoie ses tanks contre des jeunes qui, au cœur de Tbilissi, demandent la fin de l’occupation soviétique en Géorgie. Dix-neuf personnes – dont seize femmes – sont tuées, et 427 blessées. Ce jour-là, écrira l’historien Stephen Jones, « tout a changé dans la politique soviétique et géorgienne. Le lien fragile qui reliait les intellectuels géorgiens à la perestroïka, et la Géorgie à la Russie, a craqué ».

Les pays baltes demeurent à la tête des revendications avec un courage réel et, le 11 mars 1990, la Lituanie proclame son indépendance. Mais, pour la direction soviétique, il est inconcevable de voir l’URSS se déliter ou exploser. En janvier 1991, le Kremlin envoie donc des troupes reprendre le contrôle des républiques baltes et, en Lituanie et Lettonie, 22 personnes sont tuées, et plus de six cents blessées. En Russie même, l’émotion est très forte dans certains cercles. Il ne sera toutefois jamais annoncé clairement, par la suite, qui, là comme en Géorgie en 1989, a donné l’ordre d’intervenir militairement, et Gorbatchev n’a jamais été jugé pour cela, contrairement à certains de ses anciens collaborateurs.

Le 9 avril 1991, la Géorgie se déclare à son tour indépendante, tandis que les relations se tendent entre le centre soviétique – Gorbatchev – et la république de Russie dont Boris Eltsine est élu président le 12 juin 1991.

En août, un putsch éclate, mené par des dirigeants de l’armée et du KGB désireux de mettre brutalement fin au processus de démocratisation et d’éclatement de l’URSS, et des rumeurs circulent aujourd’hui encore : Gorbatchev, alors en vacances, était-il au courant ? Ce putsch pourrait-il avoir été une mise en scène orchestrée par les services secrets ?

En tout cas, le coup d’État échoue en moins de trois jours, et la plupart des républiques fédérales en profitent pour déclarer leur indépendance, dont l’Ukraine le 24 août. Une page se tourne, laissant aux uns et aux autres des souvenirs très contrastés : en Lituanie, Géorgie, Arménie (et aussi en Ukraine, où on lui reproche en outre d'avoir salué l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014), Gorbatchev est largement vu comme celui qui a voulu étouffer par la violence leurs revendications nationales, alors que certains, en Russie, lui reprochent d’avoir détruit l’URSS – ce qu’il n’a jamais voulu faire. Lui-même était le fruit du système dans lequel il était né, même s’il en percevait certains défauts et limites.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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