« Global Africa » : une nouvelle revue pour un concept militant

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Couverture du premier numéro de la revue «&nbsp;Global Africa&nbsp;». Global Africa

Alors qu’une nouvelle revue scientifique intitulée « Global Africa » veut corriger la marginalisation de la recherche africaine dans la production scientifique internationale, il est important de revenir sur les origines du concept qui lui donne son nom et sur les enjeux qu’il recouvre.

Aujourd’hui, de nombreux livres et articles utilisent la formule « Global Africa » pour souligner l’idée que l’Afrique doit être étudiée et comprise à travers ses interactions et interconnexions avec le monde. Cette perspective, qui n’est pourtant pas récente, tend à occulter une dimension spécifique associée à la notion de « Global Africa ». En effet, celle-ci est directement issue de la mobilisation africaine et panafricaine des années 1990 et évoque une dimension de lutte, radicale et non consensuelle, représentée par les pratiques, les projets et les cultures qui constituent le panafricanisme

Le panafricanisme, parfois identifié comme « internationalisme noir », « tradition intellectuelle noire » ou « tradition radicale noire » a été largement documenté en anglais et non en français, malgré une petite bibliothèque sur le sujet, pour des raisons qui mériteraient d’être discutées avec précision. C’est effectivement un sujet qui a du mal à s’imposer dans la constitution des savoirs universitaires en français et qui reste souvent discrédité parce que toute recherche qui lui serait liée serait biaisée, engagée et non objective.

Revenir sur l’origine, le sens et les enjeux recouverts par les termes « Global Africa » représente un enjeu de connaissance : grâce à la présentation de deux articles et du projet de révision de l’histoire générale de l’Afrique porté par l’Unesco, il s’agit de situer « Global Africa » dans les généalogies de lutte produites par la relation entre Africains et Afro-descendants. Cela permet d’en saisir l’origine militante et de replacer le panafricanisme dans les manières de penser et de représenter la présence de l’Afrique et des Africains dans notre monde globalisé.

Ali Mazrui et la croisade pour les réparations

La première occurrence de la notion « Global Africa » dans une publication scientifique remonte à un article sur la question des réparations au titre de l’esclavage et du colonialisme, signé par l’intellectuel kenyan Ali Mazrui (1933-2014), politiste, auteur prolifique et grand humaniste. L’année précédente, en 1993, Ali Mazrui avait présenté ce texte à l’occasion de la première Bashorun M. K. O. Abiola Distinguished Lecture tenue lors de la rencontre annuelle de l’African Studies Association, l’organisation professionnelle des africanistes américains.

Ali Mazrui se place fermement dans le sillage du Chef nigérian M. K. O. Abiola (1937-1998), défenseur et bientôt martyr de la démocratie nigériane, dont l’engagement panafricaniste en faveur de la cause des réparations reste mal connu. En fait, Ali Mazrui a participé aux initiatives financées et organisées par Chief M. K. O. Abiola en faveur des réparations, et est membre du Groupe des éminentes personnalités (GEP) mobilisées par l’Organisation de l’Unité africaine (OUA) et présidé par Chief M. K. O. Abiola, avec l’objectif de placer les réparations dans l’agenda diplomatique international.

Ali Mazrui plante le décor propice à la naissance de l’Afrique globale : les Noirs de la diaspora demandaient des réparations depuis leurs pays, mais c’est l’engagement de l’Afrique, porté par Chief M. K. O. Abiola, qui ferait basculer ces revendications éparses vers une « croisade mondiale » pour les réparations au bénéfice de tout le monde noir et africain. Il définit donc l’Afrique globale comme constituée du continent africain, plus la diaspora issue de l’esclavage, plus la diaspora issue du colonialisme ; et définie en particulier par des relations militantes et politiquement engagées qui sont associées à la fabrique du panafricanisme.

Michael West et l’histoire du panafricanisme

La deuxième occurrence de ces termes se trouve dans le titre d’un autre article, publié en 2005 par l’historien africain-américain Michael West, qui y fait la distinction entre d’une part « l’existence physique » des diasporas africaines, fruit des migrations forcées et volontaires depuis l’Afrique et, d’autre part, « l’articulation consciente et systématique de l’idée de diaspora africaine » – et c’est cette idée qu’il nomme « Global Africa ». Cette idée soutient que les expériences historiques telles que l’esclavage, le colonialisme, l’oppression raciale et leurs conséquences, partagées par les Africains et les Afro-descendants, constituent la base d’une lutte commune pour l’émancipation et la libération mutuelle.

Ainsi, l’Afrique globale se superposerait exactement à la définition du panafricanisme, dont l’histoire est présentée par Michael West à travers une chronologie sommaire :

  • 1770-1900 : années caractérisées par deux concepts, la rédemption et la justification ;

  • 1900-1945 : années marquées par quatre perspectives souvent antagonistes : les congrès panafricains, le garveyisme, l’internationale communiste et la négritude ;

  • 1945-1963 : l’émergence des États africains, institutionnalisée par la fondation de l’Organisation de l’Unité africaine (OUA) ;

  • Post-1963 : le réalignement politique appelé Black Power.

Ici, les termes Global Africa deviennent synonymes du panafricanisme et identifient la conscience d’une condition partagée et d’une lutte commune guidée par des idéaux de souveraineté, de solidarité et de justice.

Institutionnaliser Global Africa

À l’occasion du 50e anniversaire de l’OUA, célébré en grande pompe à Addis-Abeba en 2013, l’Unesco a convoqué une réunion d’experts participant à l’élaboration du neuvième volume de l’Histoire générale de l’Afrique (HGA), cette entreprise monumentale lancée en 1964 dont l’objectif était de faciliter la réappropriation par l’Afrique de la fabrique de son histoire.

Soutenue par un financement du Brésil et présidée par l’historien Elikia M’Bokolo, cette réunion devait discuter des orientations et des termes de ce nouveau volume. La session dévolue aux diasporas africaines était modérée par l’historien Sir Hilary Beckles, alors président de l’Université des West Indies à La Barbade, dans les Caraïbes, qui appelait à « déstabiliser » le concept de diaspora et à trouver des thèmes pouvant représenter cette Afrique globale.

In fine, ces termes, « Global Africa », ont été adoptés par l’HGA et qualifiés de « concept innovant », lançant ainsi leur institutionnalisation. Tout en ayant l’ambition d’embrasser la grande diversité des diasporas africaines, l’HGA se revendique des projets politiques nés de la relation entre l’Afrique et les diasporas atlantiques : la renaissance africaine et le panafricanisme ; et les place ainsi au cœur de sa manière de penser et de représenter la présence de l’Afrique et des Africains dans notre monde globalisé.

L’avenir de Global Africa

Les connaissances sur le panafricanisme, et en particulier l’étude des plaidoyers pour les réparations, l’histoire critique de la lutte et des solidarités, l’idée d’une africanité globale pourraient contribuer plus directement à la constitution des savoirs universitaires en français sur l’Afrique.

Il s’agit de donner toute leur place aux personnalités clivantes, aux projets politiques ambigus, aux instrumentalisations multiples, et aux interprétations divergentes, ainsi qu’aux grandes aspirations, aux échecs cuisants et aux fantastiques victoires portées par de nombreuses voix issues de cette Afrique globale.

Cette nouvelle revue, « Global Africa », pourrait ainsi, comme son nom semble le promettre, devenir un espace pour discuter, nourrir et diffuser des connaissances précises et documentées sur l’histoire du panafricanisme et ses projets politiques et culturels radicaux.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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