Get Out, Split, Paranormal Activity : grand entretien avec le producteur Jason Blum

Léa Bodin, propos recueillis à Paris le 2 mai 2017

AlloCiné : Get Out a rencontré un succès impressionnant aux Etats-Unis auprès du public, mais également de la critique. C’est donc un carton plein ! Qu’est-ce qui rend ce film si spécial ?

Jason Blum : Déjà, c’est un film original, et je pense qu’il n’y a pas eu énormément de thrillers qui s’intéressent à la question raciale. C’est un film de genre qui parle de la question raciale aux Etats-Unis et c’est aussi une question qui traverse le monde, il a aussi beaucoup marché au Royaume Uni.

Le film est très politique. C’était aussi le cas d’American Nightmare, d’une certaine manière. Est-ce que c’est entré en jeu lorsque vous avez décidé de faire le film ?

On ne cherche pas nécessairement un propos politique. Mais si le film est bon, flippant, et qu’il a une dimension politique, c’est encore mieux. Je pense que John Carpenter a ouvert la voie à American Nightmare, et American Nightmare a ouvert la voie à Get Out. Je suis très heureux de perpétuer cette tradition et d’ailleurs, j’ai soumis à Jordan [Peele, le réalisateur de Get out] l’idée de faire encore quelques thrillers qui toucheraient à des questions sociales. On verra où ça nous mène, mais c’est une piste vraiment intéressante à explorer au cinéma aujourd’hui.

La discrimination raciale est un problème très sérieux aux Etats-Unis à l’heure actuelle, pensez-vous que le genre soit un moyen particulièrement efficace de confronter le public et de le sensibiliser à ce sujet ?

Je ne crois pas qu’il y ait de meilleur moyen, mais c’est indispensable d’en parler, de toutes les manières possibles. Ce qu’il faut, c’est essayer et faire en sorte que les gens en discutent. Avec Jordan, ça fonctionne parfaitement. Get Out a profondément changé ma façon de voir les choses et j’espère que d’autres auront la même expérience en découvrant le film. 


Get Out (2017)

Mais qu’est-ce que le genre apporte spécifiquement au film selon vous ?

Le genre, c’est un mode de visibilité, c’est la raison pour laquelle les gens vont voir le film. C’est une expérience cinématographique avant tout. En plus de cela, il y a un vrai propos social et politique, mais le genre, c’est la partie montagnes russes, la partie fun.

Dites-nous, quand avez-vous décidé de devenir producteur ? Et pourquoi choisir ce métier ?

J’ai décidé de devenir producteur en 1991. J’ai 48 ans donc… J’avais 21-22 ans quand j’ai terminé mes études. J’adorais l’art du récit, l’art en général, la peinture, mon père était dans le commerce de l’art, ma mère était historienne de l’art. C’était mon univers, mais ce que je voulais c’était faire de l’art pour un public de masse, la logique voulait donc que je m’oriente vers l’industrie du cinéma. 

Vous avez travaillé avec les frères Weinstein chez Miramax. Qu’avez-vous appris avec Harvey Weinstein ?

Harvey m’a vraiment donné ma chance. J’ai eu un entretien avec lui à Cannes, en 1995, à l’Hôtel Majestic. Il m’a engagé pour m’occuper des acquisitions. Il m’a appris à être passionné, à prendre des risques, à faire les choses sans me préoccuper de ce que disent les autres. J’ai appris les rouages du métier en travaillant pour lui. Notre société est vraiment basée sur l’idée de mêler l’approche des productions indépendantes avec celle des studios, et c’est quelque chose qui me vient d’Harvey, c’est lui qui a lancé ça. Il en était même la version extrême : il était complètement indépendant et la boîte appartenait à Disney ! (rires)

Personne ne peut rivaliser avec Harvey Weinstein, sa filmographie est hallucinante.

Et sur le final cut (la décision finale sur le montage définitif, ndr) ?

Cela fait partie des choses qu’on a faites différemment ! Harvey avait le final cut avec presque tous ses réalisateurs. Je l’ai observé et j'ai réalisé qu’il perdait énormément de temps avec ça. Si j’arrive à faire autant de films, c'est parce que je ne me bats quasiment pas avec mes réalisateurs. Il n’y a pas de règles pour faire de bons films, c’est pour ça que c’est aussi génial. La méthode Harvey Weinstein fonctionne merveilleusement pour lui, personne ne peut rivaliser, sa filmographie est hallucinante, personne n’a fait autant de bons films que lui. Et si je faisais des films aussi chers que ceux d'Harvey, j’imagine que j'aurais beaucoup plus de mal à lâcher le final cut.

Pourquoi les films d’horreur ?

Ce qui m’intéresse, comme je vous le disais tout à l’heure, c’est le divertissement de masse, et le cinéma d’horreur fonctionne vraiment bien en salles. Je ne voulais pas toucher uniquement quelques personnes, mais produire des films qui sortent sur des centaines voire des milliers de copies. J'ai créé ma société en 2000, rebaptisée Blumhouse Pictures en 2002, mais c'est réellement devenu Blumhouse en 2007 avec Paranormal Activity. Avant, on a fait six films dont vous n'avez jamais entendu parler ! (rires) Si, il y a quand même eu Debby Miller pour lequel Uma Thurman a gagné un Golden Globe, mais ce n'était pas un film d'horreur. 

Quelle est la première image qui vous vient si l’on vous parle d’un souvenir traumatisant dans un film d’horreur ?

Je crois que c’est Michael Myers dans Halloween sur le point d’attraper Jamie Lee Curtis. Je n’étais pas si jeune que ça, d'ailleurs. J’ai vu Vendredi 13 très jeune et ça m’a pas mal secoué, mais je pense que pour ce qui est de l’incarnation du mal, on fait difficilement pire que Michael Myers.


Michael Myers dans Halloween (1978)
Vendredi 13 (1980)

Vous avez produit The Visit et Split avec M. Night Shyamalan, et vous allez également produire la suite d’Incassable et Split, Glass. Après une mauvaise passe, il est de retour au sommet, pensez-vous que la méthode Blum ait à voir avec ça ?

Oh non, il est de retour au sommet car c’est un grand réalisateur. Il s’était retrouvé à faire des films peut-être moins personnels à une période. Maintenant, il revient aux racines de son cinéma et c’est ce qu’il sait faire de mieux. Toutefois, je l’avais rencontré il y a quelques années et je lui avait expliqué la méthode de Blumhouse. Je n’ai plus eu de ses nouvelles pendant un certain temps et pour The Visit, il a décidé de s’inspirer de ce mode de production. Ca l’a peut-être aidé, mais s’il en est là, c’est parce qu’il est bourré de talent !

Quand vous avez décidé de produire Split, est-ce que Glass faisait déjà partie du tableau ?

Non, je suis très superstitieux quand il s’agit de parler d’une suite avant même d’avoir fait le premier film. C’est déjà assez dur de faire un bon film, encore plus d’en faire un qui marche, c’est impossible si on pense déjà à faire une suite, surtout quand on fonctionne sur des budgets aussi serrés. Quand on a vu que Split cartonnait dans le monde, j’ai demandé à M. Night Shyamalan ce qu’il voulait faire ensuite et il savait déjà où il allait.


Split (2017)

Vous allez monter le film avec le même budget que pour Split ?

Non, on a un plus gros budget. Pour les standards d’Hollywood, ce sera quand même un très petit budget, mais pour un film Blumhouse (dont les films coûtent en moyenne entre 3 et 5 millions de dollars, quand on sait qu’un film Marvel peut en coûter 150 millions, ndr), ce sera énorme !

Pensez-vous parfois à exporter votre modèle, en Europe par exemple ? 

Le cinéma européen a beaucoup plus de libertés, je dirais même que j'essaie de m'inspirer du modèle de production européen, donc ce serait un peu le monde à l'envers que je veuille ensuite transposer cela vers l'Europe. J'ai beaucoup venir ici, mais pas pour faire des films ! (rires)

C'est quand même assez difficile de produire du cinéma de genre en France aujourd'hui...

Il y a pourtant de super films de genre en France, je pense à Grave que j'ai adoré, j'ai rencontré la réalisatrice Julia Ducournau, elle a beaucoup de talent. Je pense que le problème est différent. L'approche du genre est plus auteuriste en France et j'imagine que lorsqu'il s'agit de faire du cinéma commercial, les choses se compliquent, et peut-être que l'appétit pour une forme de cinéma de genre commercial n'est pas le même qu'aux Etats-Unis. 


Grave, que Jason Blum a adoré (2017)

Est-ce qu'à un moment donné, vous prévoyez de réinjecter de l'argent dans des projets plus ambitieux en matière de budget ? Que la réussite de films à très petit budget vous permette d'investir dans des films à plus gros budget ?

Pas du tout. Je pense qu'il est important d'avoir une société qui marche bien pour pouvoir prendre des risques à certains moments. Par exemple, on a pu faire un documentaire sur l'autisme qui s'appelle How to Dance in Ohio, ou The Jinx, des choses vraiment pas du tout commerciales, et c'est le fait de faire du profit qui nous le permet, mais je n'aime pas l'idée de faire une chose pour une autre. L'essentiel, c'est de croire en chaque film, sinon on ne prend pas de plaisir. Je n'ai aucun désir de faire un gros blockbuster, je trouve que ça dilue le processus de création. 

Il n'y a pas un aspect frustrant à se dire que, peut-être, on est limité par un petit budget ? 

Je crois que c'est très sain, au contraire. Soit vous payez les gens beaucoup plus cher, mais je ne pense pas que ça fasse de meilleurs films, soit vous dépensez beaucoup d'argent pour le film, en effets spéciaux par exemple, mais je ne pense pas non plus que les effets spéciaux contribuent à faire de meilleurs films. C'est un aspect anecdotique, c'est l'histoire qui importe, la manière dont on va la raconter, et en cela les effets spéciaux ne m'intéressent pas particulièrement. 

Vous considérez que les studios abusent des effets numériques ?

Les studios ne sont pas du tout dans la même perpective, ils essaient de faire des films qui parlent à tout le monde, de 7 à 77 ans. Si je paie 12 dollars mon billet pour aller voir Star Wars ou un film Marvel, j'attends un vrai feu d'artifice et beaucoup d'effets spéciaux. C'est ce que le public veut. 

On peut faire des effets spéciaux sans utiliser autant de CGI...

Oui, et c'est pour ça que je préfère m'en passer. C'est clair que maintenant, notre oeil est habitué et je pense que sans s'en apercevoir, on se rend compte du CGI et on n'y réagit pas nécessairement très bien. Il faut qu'on fasse d'autres découvertes technologiques, car j'ai l'impression que les spectateurs vont finir par s'en détourner. 

Vous êtes passé à côté de Blair Witch à l'époque, est-ce un énorme regret ?

Ah, Blair Witch, ça a été une véritable leçon ! Quand Paranormal Activity s'est présenté, je me suis souvenu de Blair Witch. J'avais passé mon tour, comme tous les autres, car personne n'y croyait et je n'avais pas assez confiance en moi pour me lancer. Quand Paranormal Activity est arrivé, je m'y suis accroché, même si tout le monde me disait que je perdais mon temps, et les choses auraient sûrement été différentes si je n'étais pas passé à côté de Blair Witch. 


Passer à côté du Projet Blair Witch (1999) : la bonne leçon

Vous avez produit un remake de Martyrs, de Pascal Laugier, vous vous attelez maintenant au remake de Halloween... Qu'est-ce qui vous intéresse dans les remakes ?

Le remake de Martyrs était vraiment raté, je n'ai pas fait du bon boulot, l'original est bien meilleur. Je suis intéressé par un remake s'il y a une bonne raison de le faire, si ça apporte quelque chose de nouveau. Je suis très excité par le remake d'Halloween écrit par David Gordon Green et Danny McBride - qui, comme Jordan Peele, vient de la comédie. Je vais recevoir le scénario d'ici peu. Il y a probablement trop de remakes donc je ne prévois pas d'en faire beaucoup, mais si quelque chose de vraiment prometteur se présente, il faut y aller. 

Justement, quelle est la bonne raison de refaire Halloween ?

Pour moi, la bonne raison, c'est que tout le monde pense que ce sera une catastrophe et que j'adore surprendre les gens. Quand on a fait The Visit, tout le monde pensait que ce serait nul, que la carrière de M. Night Shyamalan était terminée, mais ça s'est avéré être génial. J'aime le challenge que représente un remake de Halloween. 

Et si vous deviez choisir un seul film dont vous aimeriez produire un remake ?

(Il hésite) Ce n'est pas vraiment un remake, c'est une suite. Paramount voulait faire une suite à Vendredi 13, qui est tombée à l'eau, et j'adorerais reprendre ce projet. Je pense qu'on pourrait vraiment faire un super reboot de Vendredi 13 et ça me plairait énormément d'essayer. 

Parmi tous les films que vous avez produits, quelle est la scène que vous préférez ?

Wow, c'est une question intéressante... (Il réfléchit longuement) Je crois que c'est Katie qui se tient debout à côté du lit dans Paranormal Activity. De tous les films qu'on a faits, je pense que c'est ma séquence préférée, c'est tellement bizarre et flippant. Je me souviens, quand je l'ai vue, c'était incroyable. Oui, c'est cette scène que je préfère, c'est sûr !


La scène préférée de Jason Blum : Katie debout à côté du lit dans Paranormal Activity (2007)

La bande-annonce de Get Out, actuellement en salles :

 

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