Non, les gestes, mimiques et sons des petits bébés n'ont pas de signification universelle et figée

Une publication partagée plus de 3.000 fois sur Facebook depuis le 8 juillet 2022, affirme qu'il est possible d'interpréter facilement et à coup sûr les pleurs, les mimiques ou les gestes des bébés. Les études sur la communication des nouveau-nés sont nombreuses, mais des spécialistes ont expliqué à l'AFP que les interprétations données dans le post viral n’ont pas de fondement scientifique. On ne peut pas attribuer aux sons ou gestes des sens universels et définitifs, et l'interprétation des besoins d'un bébé dépend de nombreux facteurs.

La publication Facebook, qui circule notamment en Côte d'Ivoire, juxtapose 8 images de bébés, avec des légendes censées expliquer la signification de leurs gestes ou leurs mimiques: le poing fermé signifierait "j'ai faim!" et la paume ouverte "je n'ai plus faim!".

Montrant un bébé les mains derrière la tête et la tête penchée sur le côté, une autre photo est censée montrer que le bébé est "fatigué", une autre avec un bébé les yeux dans le vague qu'il est "effrayé".

Un bébé qui pleure ? C'est qu'il "appelle sa maman". Yeux fermés et bouche ouverte ? "Il a envie de dormir".  Les deux derniers clichés ajoutent mention d'un son émis par le bébé et sa supposée signification : "'Heh' - Je ne suis pas à l'aise" et "'Owh - J'ai sommeil".

 

Capture d'écran Facebook réalisée le 27 juillet 2022

Si bien des parents seraient heureux de voir les besoins de leur bébé si faciles à comprendre, ces affirmations n'en sont pas moins dénuées de fondement scientifique.

Les choses ne sont pas aussi simples et figées dans la communication non verbale chez les bébés, selon la professeure Christèle Gras-Le Guen, du service de pédiatrie générale, de l’Hôpital mère-enfant du CHU de Nantes.

Contactée par l'AFP le 26 juillet 2022, la membre de la Société Française de Pédiatrie souligne que "les enfants jeunes et moins jeunes ont bien sûr une communication non verbale très développée et éloquente surtout pour leurs parents. Pour autant, le post que vous évoquez est beaucoup trop simpliste et risque d’induire de fausses interprétations, si pris à la lettre. Il ne repose pas sur des données scientifiques".

Contacté par l'AFP sur le sujet, le Département information scientifique et communication de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) oriente vers une recherche de la médecin et psychanalyste britannique Esther Bick et la méthode d’observation des bébés qui porte son nom.

Nadège Roche-Labarbe, biologiste du comportement et psychologue de l'enfant, docteure en neurosciences, contactée le 26 juillet 2022 par l'AFP,  estime que "cette publication Facebook semble être une version simpliste et caricaturale des travaux sur les soins de développement apportés aux bébés hospitalisés, qui reposent sur l’observation des comportements des bébés pour adapter la prise en charge de la douleur, la programmation des soins, et l’interaction soignant-bébé ou parent-bébé".

"Les travaux scientifiques sont ceux conduits par la Dr Heidelise Als et son programme NIDCAP (déployés dans la plupart des services de soins intensifs néonatals modernes), et ceux conduits par Esther Bick", souligne-t-elle.

Une interprétation trompeuse de l’étude

Dans cet article de Pierre Delion, professeur des universités-praticien hospitalier en pédopsychiatrie, on peut lire que "la méthode pour l’observation régulière et prolongée du tout-petit au sein de sa famille a été inventée par Esther Bick" en 1963.

Comme expliqué dans cet article, plusieurs facteurs entrent en ligne de compte dans l’interprétation de la communication non verbale du bébé.

C’est avant tout sur la base d’un travail d’observation sur le long terme – de la naissance et l’âge de deux ans environ – qu’un spécialiste peut interpréter la communication non verbale d’un enfant.

Un nouveau-né attrape le doigt de sa mère le 17 septembre 2013 à l'hôpital de Lens, dans le nord de la France ( AFP / PHILIPPE HUGUEN)

C'est bien plus l’observation du comportement global et sur une longue période du bébé -et non la simple posture de son corps, la position de ses doigts ou la mine de son visage à un instant T- qui aident à l'interprétation.

Nadège Roche-Labarbe confirme à l'AFP le 26 juillet 2002 cette approche dans son analyse de la publication Facebook que nous étudions.

"Le problème avec cette publication c’est qu’elle présente des photos, alors qu’un comportement c'est un ensemble de mouvements dans le temps, donc c'est forcément plus compliqué. Le deuxième problème, c'est qu'elle présente les choses comme 1 photo = 1 interprétation. Or, chaque bébé à sa manière de bouger, qui ne sera pas la même en fonction du contexte, de son âge... Par exemple, un nouveau-né prématuré qui souffre va avoir le hoquet, bailler, étirer ses bras, tandis qu'un nouveau-né âgé de 1 mois va crier", détaille la spécialiste.

Elle ajoute que seule une personne qualifiée et formée serait susceptible de comprendre ce qu’un bébé exprime par son comportement en fonction de son âge, de son environnement immédiat, de son état de santé…

"L’une des photos du post est intitulée 'effrayé' mais ne dit pas effrayé de quoi : bruit fort ? personne nouvelle ? Mouvement soudain ? Ce n’est pas pareil. Alors qu’une personne entraînée reconnaîtra cette position comme le réflexe de Moro, un réflexe normal du nouveau-né dont le support est instable (par exemple quelqu’un a cogné le berceau du pied, ou l'adulte qui porte le bébé bouge brusquement)", explique la scientifique.

"Tous les bébés de moins de 6 mois en bonne santé présentent ce réflexe, mais après 6 mois, non. Et un réflexe, ce n'est pas une émotion : 'effrayé', c’est une émotion. A 6 mois, un bébé effrayé par un étranger ne va pas avoir un réflexe de Moro : il va plutôt pleurer en détournant la tête en en cherchant sa mère du regard", dit-elle encore.

Les deux dernières images de la publication Facebook qui citent des sons ("heh" et "owh") semblent vraisemblablement reprendre une théorie de la communication des bébés développée par Priscilla Dunstan (Dunstan Baby Language), une mère de famille et musicienne australienne.

Elle prétend que les bébés, de façon universelle, émettent 5 sons différents pour exprimer "la faim, le sommeil, le rot, les coliques, l'inconfort".  Elle décline sa théorie dans des livres, des "ateliers", des "formations"....

Pourtant, cela "ne semble avoir été validé par aucune expertise scientifique ni société savante de pédiatrie", a indiqué à l’AFP le 28 juillet 2022 la professeure Christèle Gras-Le Guen, du CHU de Nantes.

Selon Nadège Roche-Labarbe, contactée de nouveau par l’AFP le 28 juillet 2022, "cette 'méthode' n'a aucun fondement scientifique".

"Elle a été imaginée par une chanteuse qui a le sens du marketing, et qui se fait beaucoup d'argent en promettant des solutions faciles à de jeunes parents fatigués à la recherche de la solution miracle. Le seul fait que quelqu'un parle avec ces parents et écoute leurs difficultés suffit à leur donner l'impression que ça va mieux, sentiment qu'ils attribuent ensuite à la méthode", explique la docteure en neurosciences.

Une science pas si simple

Contactée le 26 juillet 2022 par l’AFP, le CHU de Lille, qui travaille sur le projet "1000 jours pour la santé : prendre soin avant de soigner", a fourni d'autres éléments sur la communication non verbale du bébé autour des 1000 premiers jours de sa vie du bébé.

"Pour le moment aucune étude scientifique n’a décrit des gestes ou attitudes signifiantes sur les émotions ou besoins des nourrissons. Ce serait tellement utile dans la prévention du syndrome du bébé secoué !", précise l’équipe d'expert dans un courriel transmis à l'AFP via le service de communication du CHU de Lille.

Capture d'écran du site 1000 premiers jours réalisée le 27 juillet 2022

 

Le CHU de Lille résume ainsi les connaissances sur le sujet : "la communication précoce non verbale entre la mère [ou le père, NDLR] et le nourrisson est connue. Elle résulte d’échanges répétés dans l’interaction entre le bébé et sa maman, qui permettent à la maman d’anticiper les besoins du bébé et au bébé de savoir ce que sa maman va faire".

Nadège Roche-Labarbe, résume ainsi: "Il n'y a qu'en observant son bébé et en passant du temps à le connaître qu'on peut communiquer avec lui, certainement pas en comparant sa tête avec des photos".

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