Gaz, électricité : quels scénarios en France en cas de pénurie d’énergies ?

© Boris Horvat, AFP

Baisser d’un degré son chauffage au gaz cet hiver, réduire sa consommation d’électricité en tant que particulier ou entreprise… de multiples scénarios “sobres” sont sur la table pour faire face aux pénuries d’énergies que pourrait connaître la France dans quelques mois. D’autres mécanismes plus extrêmes pouvant aller jusqu’à des coupures de courant font aussi partie des possibilités. Explications.

Il y a, au choix, de l’eau dans le gaz ou de l’électricité dans l’air en France à quelques mois de l’automne et de l’hiver. L’exécutif se prépare, en effet, “au scénario du pire” concernant des pénuries d’énergies qui pourraient toucher le pays, comme l’a déclaré le 18 juillet, devant l’Assemblée nationale, la ministre de la Transition écologique, Agnès Pannier-Runacher.

À commencer par le gaz, au centre des préoccupations européennes depuis le début de la guerre en Ukraine, fin février. La Russie est un grand pourvoyeur de cette énergie fossile, puisqu’elle fournissait 40 % du gaz européen en 2021 – et 17 % du gaz français en particulier. Mais la donne a changé : le risque que Moscou ferme le robinet existe – en réponse aux sanctions économiques des États européens. Les principaux gazoducs russes ont fortement réduit dernièrement leurs livraisons vers l’UE, et la mise en maintenance du principal – Nord Stream 1, par lequel transite plus d'un tiers des 153 milliards de m3 cubes de gaz achetés annuellement par l'UE – n’a fait qu’accentuer la tension énergétique. Il a finalement rouvert ses vannes, jeudi 21 juillet, après dix jours d'arrêt.

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“Le risque (d’une pénurie de gaz en France cet hiver, NDLR) est très élevé”, a expliqué Anna Creti, professeur d’économie à l'Université de Paris-Dauphine, directrice scientifique de la chaire économie du gaz naturel et de la chaire économie du climat. “Si on regarde cet hiver et l’hiver prochain, on n’a pas suffisamment de ressources en gaz pour couvrir les douze mois à venir.”

Plus de 12 millions de résidences principales se chauffaient au gaz naturel en France en 2020, selon les données du Centre d’études économiques sur l’énergie. Mais contrairement à d’autres États européens comme l’Allemagne, qui importait 55 % de son gaz depuis la Russie avant la guerre en Ukraine, l’énergie fossile vendue par Moscou ne représente que 17 % de l’approvisionnement énergétique français. Moins de dépendance... qui pourrait aussi finalement conduire Paris à devoir exporter plus de gaz à d'autres États européens plus en difficulté, au nom d'un mécanisme européen de solidarité.

Toujours est-il que la menace d’une pénurie de gaz en France cet hiver “est réelle et sérieuse”, a prévenu, le 20 juillet, le porte-parole du gouvernement, Olivier Véran. Il a appelé à “faire attention à l'usage que chacun peut avoir du gaz” et donné un exemple pratique (baisser son chauffage d’un degré pendant l’automne) afin de faire baisser collectivement la consommation de cette énergie fossile.

Le même jour, la Commission européenne a détaillé un plan pour réduire de 15 % la consommation de gaz russe cet hiver. Elle propose notamment de limiter le chauffage de certains bâtiments, de reporter la fermeture prévue de centrales nucléaires… et, là aussi, de baisser le thermostat d’un degré chez les particuliers. Ce plan sera examiné le 26 juillet par les ministres européens de l'Énergie.

Interruptibilité, baisse de tension et coupures d’électricité

Outre le gaz, les capacités électriques de la France ces prochains mois sont aussi une source de préoccupation. “S’il fait froid, qu’il n’y a pas de vent cet hiver et qu’on ne remonte pas notre production d’électricité avec le parc nucléaire français, il pourrait y avoir une pénurie d’électricité. Ce n’est pas certain mais cela relève du domaine du possible”, explique Nicolas Goldberg, expert énergie chez Columbus consulting.

Le nucléaire représentait, en 2020, 67 % de la production totale d’électricité en France, et l’énergie électrique servait à chauffer près de 11 millions de résidences principales. Mais près de la moitié du parc nucléaire est actuellement en maintenance : 27 réacteurs sur les 56 au total étaient à l’arrêt pour ce motif au moment de l’écriture de cet article – et les travaux doivent se poursuivre pour certains d’entre eux sur une période de plusieurs mois encore.

Cette situation entraîne une baisse de production d’électricité que ne compensent pas les énergies renouvelables – dont le développement a d’ailleurs pris du retard en France, au point où elle risque d’être bientôt sanctionnée financièrement par l’Union européenne.

Et si l’hiver devait s’annoncer trop rude en matière d’électricité, RTE – l’entreprise qui gère le réseau de transport d’électricité en France – pourrait actionner des leviers afin d’ajuster l’offre et la demande d’énergie. À commencer par le mécanisme d’interruptibilité : “Des industries volontaires qui consomment beaucoup d’électricité peuvent être coupées en quelques secondes (entre 15 minutes et une heure, dix fois maximum sur une année, NDLR) pour soulager le réseau, et elles ont en contrepartie une compensation financière”, précise Nicolas Goldberg, qui ajoute que RTE “a rarement recours à ce mécanisme, une fois en 2019 et une autre fois en 2020 ces dernières années”.

Les deux autres leviers plus extrêmes n’ont, quant à eux, “jamais été utilisés en France jusqu’à aujourd’hui”, affirme le spécialiste de l’énergie : “RTE peut légèrement baisser, temporairement, la tension sur le réseau électrique français afin de le soulager un peu. Elle peut enfin recourir aux coupures d’électricité (“temporaires, anticipées, localisées et tournantes” selon la RTE, NDLR) pour des particuliers et des entreprises pendant une durée de deux heures maximum.”

Sobriété et efficacité énergétique

Mais avec l’électricité, comme pour le gaz, les citoyens sont appelés à modifier leurs comportements du quotidien pour ne pas arriver à ces extrémités. RTE a fait, par exemple, plusieurs préconisations pour réduire la consommation d’électricité en France, dans son rapport “Futurs énergétiques 2050” publié en juin dernier : plus de logements “mutualisés”, un “développement poussé” du télétravail, la baisse de la température du chauffage de 1°C… Ce plan permettrait de baisser la consommation de l’ordre de 5 à 10 % dès cet hiver.

Toutes ces idées s’inscrivent plus largement dans un plan de “sobriété énergétique”, dont l’exécutif a fait son cheval de bataille. Emmanuel Macron a annoncé, le 14 juillet, qu’un plan politique sera dévoilé à la rentrée (en septembre) pour consommer moins de gaz et d'électricité en France. L’objectif sera de réduire de 10 %, par rapport à 2019, la consommation d'énergie d'ici 2024.

Des entreprises commencent à emprunter ce chemin. La Perifem, fédération qui regroupe l’ensemble des acteurs de la distribution, a annoncé, le 18 juillet, le déploiement de plusieurs mesures dès le 15 octobre prochain “en prévision” d’une pénurie d’électricité : extinction des enseignes lumineuses dès la fermeture, réduction de l'éclairage, gestion plus sobre de l’énergie dans les magasins…

Selon Nicolas Goldberg, il n’existe pas d’autre choix “”à court terme” que la sobriété énergétique : “Les moyens de production d’énergies (notamment renouvelables) mettent du temps à être mis en œuvre, donc il faut jouer sur le seul levier qu’on a pour le moment, à savoir la consommation”.

Ce changement des usages ne sera pas pour autant suffisant à lui seul pour économiser de l’énergie. “Il faudra aussi à moyen terme de l’efficacité énergétique en France, comme par exemple une rénovation encore plus poussée des bâtiments (il y a 4,8 millions de passoires thermiques en France, NDLR)”, poursuit le spécialiste, qui conclut : “Les tensions actuelles sur l’énergie sont parties pour durer plusieurs années”.

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