«Galo», à la tête des «livreurs antifascistes» au Brésil

Alors qu’ils sont devenus essentiels pendant la pandémie, les livreurs restent toujours invisibles dans la société brésilienne. En trois mois, Paulo Lima, surnommé « Galo » est devenu le visage de leur lutte en créant le Mouvement des livreurs antifascistes. Ce mercredi 1er juillet, les livreurs lancent une première grève nationale.

De notre correspondante à Rio de Janeiro, 

« Travailler la faim au ventre, en transportant de la nourriture sur son dos, c'est de la torture », lâche Paulo Lima, surnommé « Galo », joint par WhatsApp. Depuis un an et demi, cet habitant de la banlieue ouest de São Paulo sillonne la métropole pour les plus grandes applications de livraison au Brésil : Uber Eats, iFood, et Rappi. Alors qu'il transporte des langoustes qu’il ne pourra « jamais manger », qu’il hume les odeurs des plats réservés à la classe moyenne et haute de São Paulo, Galo a faim.

Selon une étude de l'association Aliança Bike, les livreurs gagnent en moyenne 992 reais (161 euros) par mois, en travaillant douze heures par jour. Six reais de moins que le salaire minimum brésilien. Avant l’épidémie de coronavirus, ils étaient environ quatre millions de livreurs, à moto et vélo dans le pays. Pour Galo, leur lutte commence par exiger la base : de la nourriture et des protections adaptées à la pandémie.

Ligne de front sans protection

Tout commence le jour de son 31e anniversaire, le 21 mars. « Le nombre de livreurs a triplé pendant la pandémie, explique-t-il, alors le rythme s'accélère : moins on gagne et plus on court après les livraisons. » Ce jour-là, alors qu’il fait une livraison sur sa moto qu’il n’a pas encore terminé de rembourser, son pneu crève. Impossible de terminer sa livraison. Il appelle Uber pour expliquer la situation et on lui assure qu’il n’y aura pas de conséquences. Le lendemain, il est bloqué de l’application. « J’ai voulu dénoncer cette injustice », conclut-il. C’est ainsi qu’il publie une vidéo qui devient virale. Il lance une pétition, désormais signée par 365 000 personnes, pour réclamer des kits d’hygiène contre le Covid-19 et des repas payés par les entreprises de livraison. « Les applications ont commencé à faire des pubs pour dire qu’ils nous donnaient des protections, se souvient-il, mais moi je n’ai jamais rien reçu ».

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Depuis ces dénonciations, Paulo Lima a été bloqué de toutes les applications pour lesquelles il travaillait. En créant le « Mouvement des livreurs antifascistes », il a aussi été critiqué par une partie de ses collègues. « Ils m’ont envoyé visiter Cuba », plaisante-t-il. Il explique que certains se sont sentis humiliés par le fait qu’il réclame de la nourriture « parce qu’ils croient encore au rêve qu’on leur a vendu : être des "entrepreneurs" ». D’autres sont des électeurs de Jair Bolsonaro, « parce qu’il y a beaucoup de vols de moto et que le président a promis qu’il leur donnerait des armes ». Mais même si la grève annoncée ce mercredi 1er juillet est officiellement apolitique, c’est le premier mouvement de livreurs de cette ampleur au Brésil. « L’épidémie a sensibilisé les personnes qui avaient besoin de nous entendre et de nous voir », pense Galo. Pendant 24 heures, les utilisateurs sont appelés à ne pas commander via leurs applications, et les livreurs à ne pas accepter de commandes.

« L’ubérisation nous supprime des droits »

Galo n’a pas choisi d’être « motoboy ». Il s’était d’ailleurs promis d’arrêter en 2012, avant l’arrivée des applications, à la suite de plusieurs accidents graves à moto. Mais après avoir enchaîné plusieurs petits boulots, il se retrouve au chômage en 2017, avec une famille à nourrir. Et se lance à nouveau dans la livraison. « Si la révolution industrielle a supprimé des métiers, l’ubérisation nous supprime des droits », s’indigne Galo. « La majorité du temps, on s’adresse à un robot. Et on nous bloque sans raison ».

Pourquoi des livreurs « antifascistes » ? « Parce que le Brésil vit un moment fasciste. Nous avons un fasciste au pouvoir ! » s’exclame Paulo Lima. Il se dit écoeuré par l’attitude du gouvernement brésilien pendant la pandémie, par le président qui parade à cheval ou en jet ski alors que le nombre de victimes du coronavirus ne cesse de grimper. « J’ai l’impression que quand une personne âgée meurt, ce gouvernement la compte comme une retraite en moins à payer », regrette-t-il.

Aujourd’hui, Galo est hyperactif sur les réseaux sociaux et dans les rues. Il participe à des débats en ligne, répond à des interviews, défile contre le gouvernement. On lui a proposé de s’engager en politique, mais il n’est pas intéressé. « Nous sommes un mouvement d’émancipation des travailleurs, nous faisons de la politique de rue, les poings serrés », affirme-t-il. Cet « enfant du hip-hop » comme il se qualifie, a commencé à avoir une conscience politique très jeune : « à force de traîner avec des grands qui faisaient du rap et m’ont mis les livres de Alex Haley et Malcolm X dans les mains », se souvient-il. Il compare ce mouvement des livreurs à un baobab, qui grandit lentement. « Ce qui compte c’est le chemin, conclut-il, pas le temps que ça prendra ».