"Génocide", Russie, UE... Macron-Zelensky, une relation sur le mode du "Je t'aime, moi non plus"

Emmanuel Macron et Volodymyr Zelensky. - Ludovic Marin - Ukraine Presidency
Emmanuel Macron et Volodymyr Zelensky. - Ludovic Marin - Ukraine Presidency

Ceux qui m'aiment prendront le train, exigeait le titre d'un film de Patrice Chéreau. Et ce jeudi matin, les autorités ukrainiennes attendent pareillement d'Emmanuel Macron qu'il débarque à Kiev les valises diplomatiques pleines de preuves d'amour.

C'est cet espoir qui a poussé l'Ukraine à affréter elle-même les douze wagons qui ont acheminé le chef de l'État français, accompagné par Olaf Scholz, le chancelier allemand, et le président du Conseil italien, Mario Draghi, depuis la frontière polonaise jusqu'à sa capitale. Car si l'invasion russe a poussé Emmanuel Macron et Volodymyr Zelensky à maintenir des relations constantes, c'est peu dire que celles-ci ont parfois pris un tour heurté, malgré le soutien affiché par Paris à la cause ukrainienne.

Liens avec la Russie, livraisons d'armes, intégration de l'Ukraine à l'Union européenne: de nombreux motifs de discorde ont en effet émaillé les échanges entre les deux exécutifs ces derniers mois.

Emmanuel Macron pas pressé

Emmanuel Macron et Volodymyr Zelensky ont toute une journée devant eux pour solder ces dossiers épineux. Après une visite de la ville martyre d'Irpin, ils doivent se retrouver pour une réunion de travail à cinq lors de laquelle le président roumain Klaus Iohannis rejoindra le Français, l'Ukrainien ainsi qu'Olaf Scholz et Mario Draghi. Après un déjeuner tardif, tous donneront encore une conférence de presse commune à 14h, avant qu'Emmanuel Macron ne se mêle à la foule kiévienne afin d'en prendre le pouls.

Un agenda surchargé comme pour effacer le souvenir du peu d'empressement d'Emmanuel Macron à faire le déplacement jusqu'alors.

Depuis le déclenchement de la guerre, au petit matin du 24 février, Volodymyr Zelensky n'a cessé d'adresser urbi et orbi les invitations à venir le voir dans sa résidence officielle du Palais Mariinsky. Avec quelques succès: ainsi, il a eu l'occasion de recevoir, entre autres, le Premier ministre britannique, Boris Johnson, le Canadien Justin Trudeau mais également le secrétaire d'État américain Anthony Blinken et même Jill Biden, l'épouse du président américain, le 8 mai dernier.

Mais jusqu'ici point d'Emmanuel Macron à l'horizon. La dernière fois où le président de la République a foulé la terre ukrainienne date du 8 février, dans le sillage d'un séjour moscovite express. C'était il y a quatre mois seulement, certes, mais avant l'agression russe: autant dire il y a un siècle.

Dès le 15 mars dernier, en marge d'une rencontre avec des réfugiés ukrainiens accueillis dans le Maine-et-Loire, Emmanuel Macron évoquait les sollicitations répétées de Volodymyr Zelensky. Assurant ne "pas exclure" de voyager jusqu'à Kiev, il avait toutefois écarté le séjour dans l'immédiat.

"Aujourd'hui, les conditions ne sont pas remplies", estimait-il.

Une fin de non-recevoir d'autant plus frappante qu'en plus de diriger la première puissance militaire européenne, l'un des principaux visages diplomatiques du continent et l'un de ses piliers économiques, Emmanuel Macron préside le Conseil de l'Union européenne depuis le 1er janvier.

"Génocide russe" en Ukraine: quand Macron "blesse" Zelensky

Loin des yeux, loin du coeur? Malgré la longue impasse d'Emmanuel Macron sur ce voyage en terres ukrainiennes, il n'a cependant jamais perdu de vue Volodymyr Zelensky, avec lequel il s'entretient en continu depuis le début du conflit. À dire vrai, si les relations se sont parfois tendues entre les deux hommes c'est surtout parce que leurs oreilles ont sifflé.

La première dispute les opposant a éclaté à cause d'un tiers. Et pas n'importe lequel: le président des Etats-Unis. Au cours d'un déplacement dans l'Iowa le 12 avril dernier, Joe Biden a dénoncé un "génocide" russe en Ukraine. L'embarras de son confrère français était palpable dès le lendemain, devant les caméras de France 2. Emmanuel Macron s'est démarqué de cette "escalade de mots", redéfinissant le débat dans des termes bien plus prudents.

"Je dirais que la Russie a déclenché d'une manière unilatérale une guerre brutale", avait-il tempéré.

La réponse, courroucée, de Volodymyr Zelensky ne s'est pas fait attendre. Le 14 avril, lors d'une conférence de presse tenue avec ses partenaires baltes, le président répondait.

"S'ils sont vrais, de tels propos sont très blessants pour nous".

Quelques jours plus tard, dans un entretien exceptionnel accordé à notre antenne le 20 avril, il insistait encore, en profitant pour glisser un nouvel appel du pied en direction de son allié.

"Je pense qu'Emmanuel Macron parle d'un point de vue strictement juridique. Et je crois vraiment qu’il comprendra que c’est un génocide quand il viendra ici", estimait-il.

Les armes, gage des "bonnes relations" entre Paris et Kiev

Lors de la même interview, Volodymyr Zelensky prenait toutefois soin de souligner ses "bonnes relations" avec Emmanuel Macron, ajoutant - dans une déclaration fort significative en cette période d'entre-deux tours de la présidentielle française - qu'il ne souhaitait "pas les perdre".

Il faut dire que l'Ukraine a tout de même pu compter sur le soutien au moins logistique de Paris, via l'envoi de matériel défensifs mais aussi plus récemment de canons CAESAR. Mais la guerre, grande dévoreuse d'hommes et d'équipements, oblige actuellement Kiev à réclamer un renouvellement de cette aide. Et la question de la livraison d'armes sera aussi au coeur des tractations de ce jeudi.

Brûlante question européenne

C'est pourtant une toute autre priorité qui doit s'imposer en tête de l'ordre du jour: la question européenne. L'Ukraine a ainsi formalisé son acte de candidature à l'intégration au sein de l'Union européenne dès le 7 mars dernier. L'initiative a aussitôt exposé la divergence des positions respectives.

Le 9 mai, devant le Parlement européen, Emmanuel Macron a semblé exclure toute procédure d'adhésion accélérée, renvoyant l'entrée éventuelle de l'Ukraine dans l'UE à "sans doute plusieurs décennies" et lui proposant à la place une inscription dans une "communauté politique européenne".

La suggestion a paru une marque de dédain aux yeux de Kiev, Volodymyr Zelensky regrettant: "Nous ne pouvons pas rester dans cette incertitude constante. C’est comme une table où toute la famille est invitée mais on ne t’a pas mis de chaise".

"Quand comprendront-ils que maintenir l'Ukraine hors de l'Union européenne nuit à l'Union européenne elle-même?" s'indignait-il ainsi lors de l'un de ses messages vidéos à ses concitoyens.

L'Ukraine demande à la France d'arrêter de "flirter" avec la Russie

Enfin, l'exécutif ukrainien juge Paris trop tiède sur le front diplomatique. Pire, il accuse la France d'une indulgence coupable envers Vladimir Poutine et de chercher des accomodements avec Moscou, lui reprochant entre autres de maintenir un canal téléphonique avec le Kremlin.

Emmanuel Macron - qui se veut un intermédiaire entre les belligérants - a en tout cas toujours prétendu se tenir sur une ligne de crête. Le 3 juin, s'exprimant auprès de la presse quotidienne régionale, il a ainsi lancé:

"Il ne faut pas humilier la Russie pour que le jour où les combats cesseront, nous puissions bâtir un chemin de sortie par les voies diplomatiques."

Des propos face auxquels le gouvernement ukrainien s'est étranglé. Le 4 juin, sur Twitter, le ministre des Affaires étrangères, Dmytro Kuleba, a fustigé: "Les appels à éviter d'humilier la Russie ne peuvent qu'humilier la France ou tout autre pays."

Toujours dans une vidéo, Volodymyr Zelensky a quant à lui tancé: "Le déroulement catastrophique de ce conflit pourrait être arrêté si les puissants de ce monde ne flirtaient pas avec la Russie et faisaient vraiment pression sur elle".

Ce jeudi, Emmanuel Macron a donc une toute autre pression à affronter: dissiper l'ensemble de ces malentendus et apporter un peu de sérénité dans sa relation avec Volodymyr Zelensky. Mais ce lien n'est-il pas trop endommagé déjà, et cette visite trop tardive? "Il n'est jamais trop tard", a affirmé la vice-Première ministre ukrainienne, Iryna Veretchouk, sur le quai de gare où elle a accueilli le président français.

Article original publié sur BFMTV.com

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