Des "futilités" à la noyade: le récit de la journée de la mort d'Alisha, retrouvée dans la Seine

Clément Boutin
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Le procureur de la République de Pontoise Eric Corbaux donne une conférence de presse, le 10 mars 2021 à Pontoise - Thomas SAMSON © 2019 AFP
Le procureur de la République de Pontoise Eric Corbaux donne une conférence de presse, le 10 mars 2021 à Pontoise - Thomas SAMSON © 2019 AFP

Deux jours après la mort de la jeune Alisha, dont le corps a été retrouvé lundi dans la Seine à Argenteuil (Val-d'Oise), le procureur de la République de Pontoise Éric Corbaux a annoncé, lors d'une conférence de presse, l'ouverture d'une information judiciaire pour assassinat. Les deux adolescents, soupçonnés du meurtre, ont été déférés au parquet de Pontoise avant une possible mise en examen. La victime est morte noyée, a-t-il précisé.

· Une brève relation amoureuse entre le jeune homme et la victime

Le jeune homme et la jeune fille, soupçonnés du meurtre, sont âgés de 15 ans. Ils sont nés en 2005. La victime, âgée de 14 ans, est née en 2006.

Le procureur de la République de Pontoise a indiqué qu'ils étaient tous les trois scolarisés en troisième au lycée privé professionnel Cognacq-Jay à Argenteuil. Selon lui, les adolescents se sont rencontrés en septembre 2020, au moment de la rentrée scolaire, alors qu'ils venaient d'établissements différents.

"Une brève relation amoureuse s'était nouée entre le jeune homme et Alisha", a expliqué le procureur de la République de Pontois face à la presse. Quand elle s'est terminée en septembre 2020, une autre relation est née entre le jeune homme et la jeune fille désormais placée en garde à vue. Les deux adolescentes, elles, ont cependant gardé des relations amicales, ce que le garçon a eu du mal à accepter, selon le procureur.

· Une photographie privée diffusée sur Snapchat, les deux adolescents temporairement renvoyés

Face à la presse, Éric Corbaux a confirmé qu'au mois de février 2021, une photographie d'Alisha en sous-vêtements a été diffusée sur Snapchat. Elle avait été piratée sur le compte Snapchat de la jeune fille, que cette dernière avait laissé ouvert.

"Aucune plainte, aucune mention, aucune main courante n’ont été enregistrées pour évoquer ces faits auprès du commissariat d’Argenteuil", a-t-il précisé.

Le 5 février, le lycée a été avisé par une élève de ces faits. Le jeune homme a alors été exclu provisoirement à la suite de la diffusion de la photographie. Il devait passer en conseil de discipline le 2 mars, avant que celui-ci ne soit finalement reporté au 9 mars.

Une bagarre physique a ensuite eu lieu entre les deux adolescentes le 1er mars au sein de l’établissement scolaire. Ces faits ont donné lieu à l’expulsion de la jeune fille, qui devait elle aussi passer en conseil de discipline le 2 mars. Il avait reporté au 9 mars.

· Un rendez-vous à la gare d'Argenteuil

Lundi 8 mars, les faits se déroulent dans l'après-midi, entre 13h35 et 17 heures. La mère d'Alisha a eu la jeune fille pour la dernière fois au téléphone à 13h35. La victime est ensuite absente à son cours à 15 heures. Les deux mineurs mis en cause, eux, se retrouvent au domicile du jeune homme entre 16 heures et 17 heures.

Il ressort des investigations et des auditions lors des gardes à vue que des SMS ont été échangés entre le jeune homme et la jeune fille. Ils évoquaient "quelque chose à faire avec la victime", a révélé le procureur de la République de Pontoise.

La jeune fille, à la demande de son copain, aurait convenu avec la victime d'une rencontre. "Elles auraient convenu de se voir le lundi 8 mars à la gare d’Argenteuil, puis elles se sont rendues sur le quai de Saint-Denis ou elles avaient l’habitude d'aller", a décrit le procureur de la République.

Elles se sont retrouvées à l'ombre du viaduc de l'autoroute A15 qui enjambe la Seine, sur un chemin à l'écart des habitations.

· Des coups assénés "par surprise" à Alisha

Après avoir discuté quelques minutes entre filles, le jeune homme qui était dissimulé derrière un pilier, se serait approché de la victime. "Il lui aurait donné par surprise des coups au visage, lui aurait tiré les cheveux puis lui aurait fait une balayette la faisant tomber au sol. Il lui aurait donné des coups de pied, alors qu’elle était au sol, dans le dos et la tête. La jeune fille n’aurait pas donné de coups à ce stade des investigations", a expliqué Éric Corbaux.

Il y a eu "plusieurs coups", confirme le procureur, mais leur nombre exact n'a pas encore été établi. "La victime à ce moment-là était encore consciente, elle gémissait les yeux ouverts", selon lui. Cherchant à "faire disparaitre les traces des violences qu'ils avaient commises", les deux mineurs l'auraient alors attrapée pour la jeter dans la Seine en contrebas du quai.

"D’ailleurs le jeune homme, avant de frapper la victime, avait enfilé, pour ne pas laisser de traces a-t-il déclaré, les gants de sa compagne", a précisé le procureur.

Ils se sont ensuite rendus au domicile du jeune homme. Ils se sont changés, ont évoqué les faits à la mère du jeune homme, se sont rendus à Paris pour manger, avant de se réfugier chez un ami, à Argenteuil. Ce dernier n’était pas au courant de ce qu'il s'était passé.

C'est là, à 2 heures du matin dans la nuit de lundi à mardi, qu'ils sont interpellés par la police, signant la fin d'un engrenage fulgurant bâti sur des enfantillages.

· Alisha est morte par noyade

L'autopsie de la victime a été réalisée ce mercredi matin. Il résulte des éléments médico-légaux qui ont été recueillis que la victime présente "un tableau typique de mort asphyxique pouvant s’accorder avec une mort par noyade", a révélé Éric Corbaux.

"À ce stade, il n'y a pas d’autres causes qui pourraient expliquer le décès. Il n’y a pas de fracture du crâne. On constate des hématomes très importants sur le crâne qui sont compatibles avec les coups de poing et les coups de pied. Une contusion à l’œil compatible avec les coups de poing. Et également des ecchymoses dans le dos", a décrit le procureur de la République de Pontoise.

· La qualification d'assassinat retenue

Le procureur Éric Corbaux a annoncé l'ouverture d’une information judiciaire pour des faits d’assassinat avec réquisition de mandat de dépôt. Ces faits sont passibles de 20 ans de prison en raison de l’excuse de minorité dont les deux jeunes bénéficient comme ils ont moins de 16 ans.

"Le parquet de Pontoise a retenu la préméditation dans sa saisine du juge d’instruction, au vue des sms échangés par le couple, du rendez-vous qui a été fixé et de la dissimulation du jeune homme au moment des faits", a précisé le procureur.

Concernant le mobile du crime, il a rappelé qu'il y avait "le vol de photographies", "la rivalité entre les jeunes", "la bagarre entre les deux filles".

"Le jeune homme se plaignait également que la victime aurait parlé mal de son père, aurait raconté des mensonges sur leur relation. Ce dernier n'était pas satisfait que les deux jeunes filles continuent d’entretenir des relations amicales", a poursuivi le procureur de la République dans son déroulé.

Ce sont "des futilités de ce type-là qui auraient justifié l'envie de faire quelque chose envers la victime", a analysé Eric Corbaux.

Selon lui, lors de leurs auditions, les deux jeunes "n'ont pas fait part d'un remords immédiat". "On parle de ces jeunes gens qui ont à peine 15 ans...", a-t-il laissé planer, avant d'ajouter: "on n'est pas toujours dans quelque chose qui est de la rationalité la plus totale".

· Un juge d'instruction va envisager leur mise en examen

Ce mercredi, les deux mineurs vont d’abord être vus par des éducateurs de l’unité éducative auprès du tribunal, a expliqué le procureur de la République de Pontoise. Ils seront chargés de réaliser un bilan de leur situation individuelle.

Ils vont ensuite être déférés devant un juge d’instruction qui va envisager leur mise en examen. Le parquet a requis un mandat de dépôt, donc le juge d’instruction devrait saisir le juge de la liberté et des détentions pour statuer sur leur détention, dès ce mercredi soir.

Article original publié sur BFMTV.com