«Freizeit», le Cinéma du réel en temps réel

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Quand avez-vous dégagé la dernière fois du temps libre pour le cinéma ? « Freizeit », le documentaire de la réalisatrice allemande Caroline Pitzen partage avec nous les visions de cinq jeunes à Berlin par rapport au temps libre et le rétrécissement des espaces libres dans leur ville. Une perle rare, programmée en ligne en tant que première internationale dans le cadre de la 43e édition du Cinéma du réel, l’un des plus anciens et plus prestigieux festivals du documentaire.

Au temps du coronavirus, le Cinéma du réel essaie d’innover avec un concept vieux comme la télévision. Face aux fermetures des salles de cinéma et du Centre Pompidou, le lieu habituel du festival, il nous donne rendez-vous en ligne sur une chaîne dédiée, canalreel.com. Jusqu’à dimanche, chacun des 40 films (que des premières mondiales, internationales ou nationales) est diffusé à une heure fixe, pour un prix modeste de 3 euros.

Hier, mercredi, c’était le tour de Freizeit, de Caroline Pitzen, programmé à 19h, suivie d’une discussion avec la jeune réalisatrice allemande en duplex à Berlin. On s’est donc dépêché pour arriver à temps, pas sûr d’avoir encore une place pour la projection en ligne. Mais, grâce au discours de bienvenue à la réalisatrice et aux spectateurs - comme il se doit dans un vrai festival -, on a rattrapé notre petit retard. Heureusement, car la scène du début donne tout son sens au film.

« Freizeit », le temps libre pour changer le monde

La première image, une archive des années 1980, présente un jeune auteur, Ronald M. Schernikau, qui parle dans une émission culte de la télévision autrichienne de son livre Kleinstadtnovelle. Écrit à l’âge de 18 ans, il y fait son coming out, mais s’insurge surtout contre un certain mépris de la politique à l’encontre de la jeunesse. Et il y fustige aussi un certain fatalisme prôné par le système capitaliste faisant croire qu’« il n’y a pas d’autre possibilité, durant son temps libre, que de ne rien faire ». Pour Schernikau, au contraire, le temps libre est justement le moment susceptible de créer les conditions pour changer le système et le monde.

Quarante ans plus tard, la réalisatrice Caroline Pitzen, née en 1986 à Berlin, met à l’épreuve la vision de Schernikau à travers de cinq jeunes Berlinois. Cette bande d’amis, trois filles et deux garçons, tous 17 ans, discutent ensemble, se révoltent contre l’injustice et rêvent d’un monde meilleur.

Le « devoir » et la « liberté »

Le film se passe en été 2018, dans l’est de la ville, à Friedrichshain, Treptow, Neukölln, des quartiers profondément touchés par la gentrification et la hausse des loyers depuis la chute du mur de Berlin. Tous les jeunes sont nés en 2000 ou en 2001. Tous sont issus de familles de l’ancienne Allemagne de l’Est. Et tous s’inquiètent de leur futur.

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Le film avance rythmé par des endroits dans l’espace public. Des lieux transformés en véritables scènes pour accueillir les débats. Assises sur l’asphalte, au milieu de la ville, les filles discutent sur « le devoir » et « la liberté ». Les garçons, assis les jambes croisées dans le vert, philosophent sur les conséquences liberticides de la nouvelle loi de sécurité, la « Polizeiaufgabengesetz ». Tous ensemble, les cinq adolescents se roulent des cigarettes et débattent sur les effets néfastes d’une société où règne la compétition et la concurrence. Dans leur sphère privée, les filles réfléchissent sur le sexisme et le harcèlement dans la rue ou chantent au piano une chanson antifasciste, composée pour la prochaine manifestation contre l’extrême droite. Et le garçon habillé en t-shirt antifa colle dans sa chambre une carte postale politique au mur : « Il vaut mieux que notre jeunesse occupe des maisons vides que des pays étrangers »…

Quand le temps libre crée les espaces libres

Des moments précieux, captés à un moment où la vie oscille entre la jeunesse et l’âge adulte. Des moments de vie où les espaces libres et la conscience politique se créent, les actions politiques collectives se décident et les responsabilités surgissent.

En allemand, « Freizeit » signifie à la fois le temps libre et les loisirs. Pour Caroline Pitzen, le temps libre est trop précieux pour le gaspiller avec les distractions et amusements proposés par l’industrie des loisirs. On aura vite compris aussi une autre chose. L’équation cynique prononcée en 2004 par l’ancien PDG de TF1, Patrick Le Lay : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible », s’est transformée, mais reste actuelle à l’époque de la concurrence féroce autour du marché de l’attention dominé aujourd’hui par les Gafam, et - dans l’univers des films - par Netflix. Dans Freizeit, la seule scène où un jeune est branché à l’univers numérique est le moment où un adolescent lit aux autres un texte acéré de Kurt Tucholsky, auteur pourchassé par les nazis. Un texte de 1934, enregistré sur le smartphone d’un jeune de 17 ans en 2018. Tout le reste du film, les jeunes sont connectés à ne rien d’autre qu’à leurs corps, leurs cœurs et leurs esprits.

Filmer de façon horizontale

Filmé avec un naturel désarmant, de façon horizontale dans le sens littéral et figuré, Freizeit oder: das gegenteil von nichtstun Le temps libre ou: le contraire de ne rien faire ») s’avère profondément politique, et cela dès sa conception. Les jeunes, sélectionnés après des discussions soutenues pendant trois mois pour définir le contenu et la façon de filmer, font partie intégrante du pilotage du long métrage. Ils et elles sont à la fois protagonistes et coréalisateurs. D’où le flou entretenu et stimulant entre les genres de la fiction et du documentaire. Tous les débats visibles à l’écran ont été minutieusement préparés tout en laissant les dialogues libres et improvisés.

Mine de rien, cinq jeunes filmés pendant un été, Freizeit s’inscrit profondément dans le temps long. Les jeunes citent le Manifest de Karl Marx, Caroline Pitzen, elle, le film communiste de 1932, Kuhle Wampe, réalisé par Slatan Dudow et écrit par Bertolt Brecht. La scène au lac Schlachtensee est même beaucoup plus qu’une allusion à la scène au lac Wannsee du film culte Menschen am Sonntag Les Hommes le dimanche »), sorti en 1930, réalisé par Robert Siodmak et Edgar G. Ulmer (et où Billy Wilder a contribué au scénario).

Entre « Kuhle Wampe » et « Menschen am Sonntag »

Caroline Pitzen reprend pour son premier long métrage non seulement la logique de la distribution (deux garçons et trois filles, des « acteurs » qui n’avaient jamais été filmés auparavant), mais aussi l’esprit de certaines séquences de Menschen am Sonntag : la caméra qui suit le mouvement du vélo, le cadrage isolé et très stylisé des protagonistes en train de danser, l’alternance entre documentaire et fiction. Les emprunts cinématographiques datent des années 1930, un moment clé de l’histoire allemande et mondiale, juste avant l’ascension au pouvoir du national-socialisme. Pour cela, une autre similitude entre Menschen am Sonntag et Freizeit est si troublante : malgré quelques propos très alarmants tenus par les jeunes, il y règne une certaine innocence. Le dimanche, jour du temps libre, métaphore puissant du seul moment résistant à la logique effrénée d’une société au bord du précipice

La prochaine (et dernière) séance en ligne de Freizeit, de Caroline Pitzen au Cinéma du réel : Jeudi 18 mars à 16h30.

Le programme du Cinéma du réel, en ligne, du 12 au 21 mars 2021.