Free parties, soirées clandestines… le jeu du chat et de la souris entre "teufeurs" et forces de l’ordre

Lucile Descamps
·10 min de lecture
La rave party de Lieuron a réuni, au plus fort de la fête, plus de 2 000 personnes, dont certaines venaient de l'étranger.
La rave party de Lieuron a réuni, au plus fort de la fête, plus de 2 000 personnes, dont certaines venaient de l'étranger.

Les free parties et autres soirées clandestines sont au coeur de l’actualité de ce début d’année 2021. Et une question se pose : comment des tels événements peuvent-ils être organisés sans que les forces de l’ordre ne les repèrent ?

Rave, free party, soirée clandestine... Ce vocabulaire fait l’actualité depuis qu’une grande fête a réuni près de 2 500 fêtards, dans des hangars du lieu-dit de Lieuron, en Bretagne, le week-end du nouvel an. Les images des “teufeurs” continuant de danser alors que les forces de l’ordre s’étaient installées aux alentours, ont fait le tour des journaux télévisés. Et inévitablement, une question se pose : comment deux milliers de personnes - dont certaines venues de l’étranger - peuvent-elles parvenir à se réunir pour une fête, au nez et à la barbe des forces de l’ordre ? Comment l’organisation d’un tel événement est-elle possible, dans une période où les restrictions sont encore si présentes ?

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“La plus vieille méthode du monde”

La réponse tient presque en un seul mot : le bouche-à-oreille. “C’est la plus vieille méthode du monde !”, commente Mehdi*, qui a déjà organisé plusieurs rave clandestines. Le système est en fait bien rodé et trouver le lieu d’une free party - une soirée qui n’a pas été déclarée, sur le thème de la techno, dans un lieu qui peut être loué ou occupé illégalement, et dont la participation financière pour entrer est libre - se rapproche presque d’une chasse au trésor. Deux habitués ont accepté de nous expliquer le fonctionnement.

Et tout démarre dans les soirées parfaitement légales. “On rencontre des gens, on sympathise avec eux, et lorsqu’ensuite ils organisent ou entendent parler d’une free party, ils nous envoient un sms”, entame Thomas*, un Parisien de 24 ans. Il arrive également que des flyers soient distribués dans certains événements, mais c’est plus rare.

Ce sms a été envoyé à Thomas* pour l'inviter à une free party. Les informations concernant les organisateurs ont été cachées (DR).
Ce sms a été envoyé à Thomas* pour l'inviter à une free party. Les informations concernant les organisateurs ont été cachées.

Une vraie chasse au trésor

Le premier sms reçu ne donne que quelques indications. Elles concernent surtout le style musical de la soirée, sa durée, la puissance des installations sonores, les stands (lorsqu’il y en a), le collectif d’organisateurs - aussi appelé sound system - et la date. Pour le lieu, c’est très flou. “Ça peut être, par exemple, ‘ouest de la France’”, cite Daphné*. Cette jeune trentenaire n’était pas une adepte des free parties avant la crise sanitaire. “Mais il n’y a plus que ça... et il faut bien sortir !”, commente-t-elle.

Comme les autres teufeurs, elle a donc pu découvrir les subtilités de la quête du lieu de rendez-vous. “Le jour-même, on reçoit, toujours par sms, le numéro d’une infoline [ligne d’information téléphonique, NDLR) et un code”, décrit cette Parisienne. Un message vocal pré-enregistré donne alors la première indication de lieu, souvent très générale, en milieu d’après-midi. “Par exemple, ça peut être ‘rapprochez-vous de telle grande ville’”, rapporte Thomas. Au fil des heures, des indications de plus en plus précises sont transmises, toujours par l’intermédiaire de cette infoline. “L’objectif, c’est de rassembler une partie des participants sur un parking de supermarché par exemple, et ensuite on fait un convois pour arriver jusqu’au site”, poursuit-il. De sorte que, si les forces de l’ordre ont trouvé le lieu avant les fêtards, ils ne puissent pas empêcher l’accès à tous les participants.

Les retardataires ont, quant eux, le reste des informations sur l’infoline, comme nous l’explique Thomas. “À la fin, vers 22 heures, ce sont des indications du genre ‘prenez telle nationale, tournez à la troisième à gauche, puis suivez ce chemin’... et là, il faut baisser les carreaux des voitures, pour essayer d’entendre la musique”. Un véritable parcours du combattant dont la récompense est la participation à une soirée. “Moi, je trouve que ça fait le charme, mais en même temps si on pouvait avoir des terrains légaux et faire la fête comme on veut, les gens préfèreraient sûrement”, commente le jeune homme.

Ce sms a été envoyé à Thomas* pour l'inviter à une free party. Les informations concernant les organisateurs ont été cachées. (DR)
Ce sms a été envoyé à Thomas* pour l'inviter à une free party. Les informations concernant les organisateurs ont été cachées. (DR)

Éviter les réseaux sociaux

Certaines rave parties clandestines - “des sortes de boîtes de nuit dans des lieux éphémères, dont l’entrée est plus chère mais qui sont plus cadrées, avec de la prévention, des stands, la distribution d’eau”, comme nous décrit Mehdi - passent par internet pour avertir de la tenue de l’événement. “On achète ses places en ligne, comme pour une soirée normale, et le lieu est ensuite dévoilé au dernier moment”, nous explique Daphné. L’une d’elle a par exemple été annulée courant décembre. “Comme ça se passe sur internet, c’est plus facile de les repérer”, suppose-t-elle.

S’il y a bien un endroit où les organisateurs ne donnent en revanche pas d’indications, ce sont les réseaux sociaux. Tout simplement parce que “les forces de l’ordre peuvent y être présentes, avec de faux profils”, avertit Thomas. “Le problème, c’est qu’il y a parfois des participants qui vont se vanter d’être à tel ou tel endroit, mettre des photos...”, regrette Mehdi.

Bouche-à-oreille contre bouche-à-oreille

Face à ce bouche-à-oreille amélioré, les forces de l’ordre disposent elles-aussi de moyens. “Le premier outil, c’est la recherche du renseignement”, nous explique la direction de la gendarmerie. Pour cela, elles peuvent compter sur “des cellules de renseignement au niveau départemental, qui sont en lien avec le renseignement territorial - généralement des policiers”.

Et enfin, à l’échelle locale, “on a le renseignement de terrain qui émane de tous les gendarmes. Nous, dans les brigades, on vit au sein de la population. Donc en allant acheter le pain, on peut entendre parler de quelque chose. Parfois, les élus nous rapportent les on-dit. Ensuite, il faut recouper”, détaille la communication de la gendarmerie. L’arme du bouche-à-oreille fonctionne dans les deux camps, donc. Et les forces de l’ordre peuvent également compter sur des unités spécialisées dans la recherche de renseignements sur les réseaux sociaux et internet.

Les participants eux-même ont du mal à trouver

Dans ce jeu du chat et de la souris, chaque camp peut gagner tour à tour. Le 2 janvier dernier, les gendarmes ont par exemple empêché l’installation d’une rave party parce qu’ils ont pu être sur place avant les participants. “Ils ont interpellé les organisateurs, qui montaient le mur du son”, commente la direction de la gendarmerie. “Ensuite, ils ont contrôlé la zone : les gares, les péages... et sanctionné ceux qui n’avaient pas de motifs pour se déplacer après 20h”.

Mais il arrive, parfois, que les gendarmes ne trouvent pas le lieu de la fête. Rien de si surprenant quand on connaît le parcours du combattant que les fêtards doivent eux-mêmes emprunter pour trouver le site. “Il y a plusieurs fois où j’ai voulu sortir et où je ne trouvais pas l’endroit !”, confirme Daphné. “Parfois, on se retrouve carrément sur le mauvais lieu, parce qu’on n’a pas eu les bonnes informations”, relate Thomas de son côté. Quand à Mehdi, qui a l’expérience de l’organisation, il a lui même fait une soirée “qui s’est parfaitement bien passée : la police ne l’a su qu’après-coup, et est arrivée alors que le matériel était déjà rangé !”

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Pas d’arrestations sans motifs

Dans leur chasse aux free parties, les forces de l’ordre dépendent, très logiquement, du “temps judiciaire”. “On ne peut pas arrêter des gens juste parce qu’ils ont un groupe électrogène et du matériel de son dans leur voiture !”, nous explique le SICOP ( Service d’Information et de Communication de la Police).

Et il y a la réalité opérationnelle. “Lorsque vous êtes à 10 gendarmes et qu’on vous signale que 200 véhicules viennent d’arriver sur un parking de supermarché, vous ne pouvez pas les empêcher de circuler sans motif et vous ne pouvez pas contrôler tout le monde”, commente la communication de la gendarmerie. “Avant 20 heures et le couvre-feu, on ne peut pas bloquer des gens sans raison”. Une course contre la montre s’engage alors : il faut trouver le site et en interdire l’accès, mais aussi réunir très vite des moyens humains.

Mais lorsque les effectifs sont trop peu nombreux ou que les forces de l’ordre ne trouvent pas le lieu avant les fêtards, ils n’ont alors plus qu’une solution : sécuriser les alentours - notamment en empêchant les nouvelles arrivées - et obtenir l’accord du magistrat pour pouvoir saisir la sono. C’est notamment ce qu’il s’est passé en Bretagne, le soir de la Saint-Sylvestre. “Il y a un principe de réalité : une fois que les gens sont en place, ça devient difficile de les déloger”, nous explique la direction de la gendarmerie. “En fait, quand on est face à plus de 2 000 personnes, la question c’est : ‘est-ce qu’en intervenant, on ne va pas apporter plus de désordre que d’ordre ?’. Il peut y avoir des blessés, des mouvements de foule”, décrit-on. Lors de la soirée du nouvel an qui a eu lieu en Bretagne, le choix a donc été fait de surveiller la zone alentour plutôt que d’intervenir en force.

De nouvelles sanctions liées au coronavirus

Vient ensuite le temps des sanctions. “La dernière phase, c’est de contrôler les flux sortants et de verbaliser. Quand les gens partent, on les soumet à des contrôles d’alcoolémie, de stupéfiant...”. Et, crise sanitaire oblige, des infractions liées au coronavirus ont fait leur apparition. Outre le non respect du couvre-feu pour les participants, les organisateurs peuvent être accusés de “mise en danger de la vie d’autrui”.

Du côté de la gendarmerie et de la police, on nous assure que la répression et les moyens mis en place pour lutter contre les free parties et les soirées clandestines n’ont pas changé. “Ça ne s’est pas durci, il y a simplement de nouvelles infractions liées à la période”, affirme-t-on, mais l’effort pour lutter contre les rassemblement illégaux “a toujours été présent”.

De la tolérance à la répression ?

Du côté des participants et des organisateurs, l’impression est bien différente. Les personnes interrogées sont unanimes : la tolérance qui existait avant à l’égard des free parties et autres soirées illégales a aujourd’hui totalement disparu. “Avant, on n’était pas complètement traqués. Aujourd’hui, ça fait vraiment peur”, confie Marie*, 27 ans. “Je participe à des free party depuis 3-4 ans, et je me suis fait verbaliser pour la toute première fois cet été. Ça m’a un peu surpris”, raconte de son côté Thomas, qui n’a par ailleurs pas souhaité retourner dans ce genre d’événements depuis le deuxième confinement.

“Depuis fin août-début septembre, il y a vraiment un tolérance 0”, constate de son côté Mehdi. “Aujourd’hui, j’ai le sentiment que c’est carrément kamikaze d’organiser une soirée, il y a vraiment trop de risques”, poursuit-il. Lui aussi a remarqué un changement drastique dans l’attitude des forces de l’ordre. “Avant la pandémie, c’était déjà illégal d’organiser ce genre de soirées, mais c’était presque comme un jeu”. Ce Parisien qui a déjà planifié des rave parties, nous fait même état d’une réelle indulgence - aujourd’hui disparue - de la part des policiers. “Même si on se faisait repérer, ils étaient conciliants : s’ils voyaient que ça se passait bien, ils laissaient la soirée se terminer”, se souvient-il. Un temps désormais complètement révolu.

*Les prénoms ont été modifiés.

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