Les francophones s’anglicisent-ils vraiment au Québec ? Les chiffres disent que non

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Une foule aux Francofolies de Montréal. Les communautés anglophones et francophones sont stables au Québec et les transferts linguistiques sont peu nombreux. (Shutterstock)

La langue française est-elle vraiment en recul au Québec, comme semblent en conclure certaines recherches ? Depuis le recensement canadien de 1971, le statisticien Charles Castonguay sonne l’alarme sur l’anglicisation de la population francophone. Dans son essai Le français en chute libre, publié en 2020, il soutient que l’anglais poursuit inexorablement son ascension d’un recensement à l’autre.

Dans mon précédent article publié plus tôt ce mois-ci sur La Conversation, je démontrais que le français est en bien meilleure situation au Québec en 2016 qu’en 1971, c’est-à-dire avant l’adoption de la loi 101, bien qu’en léger recul depuis 2001 : l’indice RFA (soit la part du français divisée par la somme de la part du français et de l’anglais), est en effet en baisse de 87,8 % à 87,0 %.

Dans cet article, je vais plus loin en décortiquant scrupuleusement certaines statistiques. Sociologue et sociolinguiste, j’ai publié de nombreuses études sur la mobilité linguistique aux États-Unis, au Québec et en Alsace.

Lire la suite: La loi 96 ne changera rien à la dynamique linguistique au Québec

Une mauvaise interprétation des statistiques

Lorsqu’il est question de l’anglicisation des francophones, on comprend que les « anglicisés » sont des francophones « devenus » membres de la collectivité de langue anglaise.

Pour pouvoir évaluer l’ampleur du phénomène, ce tableau présente les données nécessaires au calcul des taux d’anglicisation :

Ainsi, selon les démolinguistes, sont donc « anglicisés », en 2001 :

(1) les 22 630 personnes qui ne parlent que l’anglais à la maison, soit 31,1 % de l’ensemble ;

(2) les 36 735 individus qui parlent le plus souvent l’anglais à la maison mais qui, en revanche, parlent régulièrement leur langue maternelle, soit 50,4 % des « anglicisés » ;

(3) la moitié des personnes déclarant le bilinguisme intégral français/anglais comme langue d’usage (0,5 * 26 970 = 13 485), soit 18,5 % du groupe.

Il y aurait donc 72 850 personnes anglicisées, soit un taux de 1,3 %. Le calcul similaire sur les données de 2016 indique 94 170 anglicisés, soit un taux de 1,5 %.

Pour faire grimper ce taux de 1,3 % à 1,5 %, le taux effectif pendant la période 2001 à 2016 était de 4,7 % (21 320/456 400). Si ce taux reflétait la réalité sociolinguistique, il faudra conclure que les francophones sont en train d’abandonner le français !

Mais est-ce possible que ce grand nombre d’anglicisés ne le soit pas réellement ?

Des chiffres trompeurs

Parmi les francophones ayant adopté l’anglais comme langue d’usage principale, la très grande majorité parle toujours le français à la maison. Lorsqu’on considère la croissance de l’anglicisation de 2001 à 2016, il n’est question d’unilinguisme que dans 17,3 % des cas. Autrement dit, presque tous les nouveaux anglicisés parlent toujours le français à la maison !

Faisons l’hypothèse que les francophones qui ne parlent plus le français à la maison sont devenus de « vrais anglophones ». Mais qu’en est-il des 67 855 autres « anglicisés » qui parlent toujours le français à la maison ? Sont-ils devenus aussi de « vrais anglophones » ? Pour évaluer cette éventualité, il nous faut un critère qui nous permettrait d’évaluer la justesse de cette hypothèse.

En voici un : le « vrai anglophone » aura des enfants de langue maternelle anglaise. Logiquement, si les enfants sont de langue maternelle française, c’est parce que les parents n’ont jamais quitté le groupe francophone.

La langue maternelle, plus importante que la langue d’usage

Un ficher du recensement canadien de 2016 nous permet de tester deux hypothèses :

(1) les parents anglicisés, selon les démolinguistes, ont définitivement quitté le groupe francophone ;

(2) la langue d’usage des parents détermine la langue maternelle des enfants.

Dans ce fichier, nous avons isolé un échantillon d’enfants ayant deux parents de langue maternelle française. Lorsque les deux parents déclaraient parler tous les deux l’anglais comme langue principale, seulement 45,6 % des enfants étaient eux-mêmes de langue maternelle anglaise. La majorité était de langue maternelle française, indiquant que leurs parents n’ont jamais été vraiment anglicisés.

Quand les deux parents parlaient français et anglais, seulement 10,3 % des 1 500 enfants se disaient de langue maternelle anglaise. Autrement dit, ajouter la moitié de tels parents dans le groupe d’anglicisés n’a aucun sens !

Ces données infirment l’hypothèse que la langue d’usage des parents déterminerait définitivement la langue maternelle des enfants ; au contraire, la langue maternelle des parents serait un facteur encore plus important que la langue d’usage.

Nous concluons donc que la plupart des francophones « anglicisés » n’ont pas quitté le groupe francophone. En fait, ils n’étaient pas vraiment anglicisés. Par ailleurs, en éliminant 89,7 % des personnes bilingues et 54,6 % des personnes ayant adopté l’anglais comme langue principale d’usage, nous avançons un taux d’anglicisation de 0,6 % en 2016, nettement inférieur au taux cité plus haut de 1,5 %.

L’étude des parents « francisés » de langue maternelle anglaise repose sur des données plus réduites, mais elle confirme la thèse d’une plus grande stabilité de la langue maternelle.

Des 445 enfants ayant des parents qui parlent le français comme langue d’usage à la maison, 61,8 % sont de langue maternelle anglaise ; avec deux parents bilingues, 66,7 % sont de langue maternelle anglaise et 9,1 % de langue maternelle tant française qu’anglaise. La nouvelle estimation du taux de francisation serait d’environ 4,3 %, au lieu de 10,8 % calculé selon la méthode traditionnelle.

L’anglicisation des francophones est largement illusoire

Bref, la plupart des francophones ayant fait un transfert linguistique à l’anglais, selon les calculs traditionnels des démolinguistes, ne sont pas anglicisés, tout comme la plupart des anglophones francisés ne le sont pas véritablement.

En fait, ces deux communautés sont beaucoup plus stables que ne le laissent croire les calculs réalisés par les démolinguistes. Et qui dit plus grande stabilité, dit aussi pérennité…

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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