Non, la France n’a pas cessé de soutenir l'Ukraine face à la Russie

Une publication virale sur Facebook annonce que la France s’apprête à cesser son soutien militaire à l’Ukraine, alors que la guerre s'enlise, près d'un an après le début de l'invasion russe. A l'appui de cette affirmation, l'extrait d'un journal diffusé par une web-télé française classée à l'extrême-droite, explique que l'"aide tardive" envoyée par la France "ne la place pas comme un allié de choix" pour Kiev. Selon le commentateur de cette vidéo visionnée plus de 193.000 fois, féroce critique de la politique étrangère menée par le président Emmanuel Macron, Paris est ainsi "le grand perdant" de ce conflit. Attention, les allégations concernant un supposé revirement français sont fausses : au contraire, les partenaires européens de l'Ukraine, dont la France, ont annoncé récemment l'envoi de nouvelles livraisons d'armes, notamment des blindés qui pourraient s’avérer décisifs sur le terrain.

"Non Zelensky je ne peux pas mettre la France en danger pour toi, je me retire : la France a perdu la guerre" : cette phrase, en préambule de la vidéo virale, aurait été formulée par le président français Emmanuel Macron. La séquence de 23 minutes qui l'accompagne est extraite d'un journal de la web-télé d'extrême-droite TV Liberté (TVL), lancé en 2014 par un ancien cadre du Front National. Relayée par la page Info Global qui partage régulièrement des contenus pro-russes, cette vidéo enregistre depuis le 13 janvier 2023 plus de 800 commentaires et 193.000 vues.

Capture d'écran Facebook réalisée le 25 Janvier 2023

Dès l’ouverture de son journal, le présentateur Olivier Frèrejacques affirme que "la guerre en Ukraine a déjà fait un perdant" et il s’agit de "la France". Selon lui, la France s’est "engagée tardivement dans le conflit", ce qui "ne la place pas comme un allié de choix" aux yeux des Ukrainiens en comparaison avec des pays comme les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, en pointe dans le soutien militaire à Kiev depuis le début de l'invasion russe en février 2022.

Fustigeant la stratégie d'Emmanuel Macron qui "s'est rêvé un temps en agent de paix" entre les belligérants, le commentateur estime qu’en "cas de victoire de l’Ukraine, la France ne tirera pas grand profit, sera coupée de la Russie et devra reconstruire le pays". En cas de victoire de la Russie, le scénario avancé est tout aussi sombre: "la France sera coupée de la Russie et devra reconstruire ce qui restera de l’Ukraine après l’annexion des territoires de l’est".

Dans cette guerre à l’issue incertaine, Emmanuel Macron a-t-il opéré un brusque revirement visant à mettre fin à l’engagement français pour épargner à son pays des retombées négatives ? Contrairement à ce que prétend cette publication partagée sur Facebook, l’évolution de la guerre en Ukraine et les dernières prises de position du président français laissent plutôt présager un soutien accru de Paris en faveur de l'Ukraine.

"Le soutien de la France a été timide au début du conflit en Ukraine avec des envois très limités mais l’aide militaire a commencé à s’améliorer si bien que la France est un peu plus en phase avec ses alliés. La France a fourni des systèmes de défense anti-aériens et des canons César en activité en Ukraine, indique à l'AFP Léo Péria-Peigné, chercheur au Centre des études de sécurité de l’Institut français des relations internationales(Ifri), tout en rappelant que "personne ne peut comparer son soutien à l’Ukraine à celui des Etats-Unis puisque l’aide des Etats-Unis est supérieure à ce que toute l’Europe réunie a pu envoyer".

"Rien n’est exclu"

Face au récent renforcement des défenses russes, qui rendent plus difficile la reconquête, l’Ukraine a exhorté ses soutiens à augmenter leur aide. Les Occidentaux ont longtemps rechigné à livrer à Kiev un armement plus lourd, craignant d'être entraînées dans la guerre. Mais début janvier, France, Allemagne et Etats-Unis ont finalement promis l'envoi de blindés d'infanterie ou de chars de reconnaissance - 40 Marder allemands, 50 Bradley américains et des AMX-10 RC français.

Au sein de l’OTAN, le débat porte désormais sur l’opportunité de suivre l'exemple du Royaume-Uni et fournir des chars lourds de facture occidentale. Côté allemand, il s’agit du char Leopard et en France du char Leclerc, susceptibles d'avoir un impact significatif sur le champ de bataille, face aux troupes russes. Le rôle que jouent les différents blindés varie : les tanks lourds peuvent mener la charge et éventuellement encaisser les tirs d'autres chars, tandis que les véhicules de transports blindés sont mieux à même de déposer l'infanterie pour prendre possession d'une ville.

Berlin a finalement donné son feu vert mercredi 25 janvier à la livraison de chars Leopard. "C'est le résultat d'intenses consultations qui ont eu lieu avec les partenaires européens et internationaux les plus proches de l'Allemagne", a précisé le porte-parole du gouvernement, Steffen Hebestreit. L'Allemagne va aussi livrer à l'Ukraine 14 chars Leopard 2A6, provenant des stocks de la Bundeswehr (armée allemande), selon un communiqué du gouvernement.

Le chancelier allemand Olaf Scholz était sous pression depuis plusieurs semaines de la part de ses alliés occidentaux, de l'Ukraine mais aussi de ses partenaires de sa coalition gouvernementale, libéraux et écologistes. "Cette décision suit notre ligne de conduite bien connue, qui consiste à soutenir l'Ukraine de toutes nos forces. Nous agissons de manière étroitement concertée et coordonnée au niveau international", selon M. Scholz, cité dans le communiqué.

Le chancelier allemand Olaf Scholz s'exprime lors d'une séance de questions au Bundestag (chambre basse du Parlement) à Berlin, le 25 janvier 2023. ( AFP / Tobias SCHWARZ)

Le gouvernement français n'a de son côté pas encore pris de décision au sujet de l'envoi de ses propres chars Leclerc, mais Emmanuel Macron a souligné que "rien n'est exclu".

"Pour ce qui est des Leclerc, j’ai demandé au ministre des armées d’y travailler : rien n’est exclu et cela s’apprécie collectivement et au regard de trois critères. J’ai demandé qu’on apprécie d’une part, comme on le fait depuis le début, que ce ne soit pas escalatoire – et nous avons toujours eu cette ligne. La deuxième, c’est que ça puisse apporter un soutien réel et efficace à nos amis Ukrainiens […] et le troisième critère c’est de ne pas affaiblir nos capacités propres de défense", a indiqué M. Macron le 22 janvier.

La France reste donc un allié de poids de l’Ukraine en Europe. La question reste de savoir si ce soutien matériel et financier va monter en puissance ou s’il risque d’être revu à la baisse.

"Tout va dépendre de l'évolution sur le terrain ukrainien. Dans l’hypothèse d’une contre-offensive russe massive, il est probable que la France tous comme les alliés occidentaux de l'Ukraine accroissent leurs livraisons d'armes quitte à offrir aux Ukrainiens la possibilité de se servir d'armements plus sophistiqués", estime Adrien Nonjon, chercheur à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (Inalco). Ce spécialiste de l’Ukraine souligne que comme cela a été observé "ces derniers mois, la qualité et la quantité de matériel livré est proportionnelle à l'intensité des combats et de la menace que fait peser la Russie".

"Toutefois, il faut rappeler que les livraisons d'armes ont toujours été conditionnées à la défense seule du territoire ukrainien et non à la conduite d'opérations militaires sur le territoire russe", tient à préciser Adrien Nonjon.

Risque d'escalade

La perspective de fournir de l’armement lourd, voire offensif à l’Ukraine a en tous cas suscité des inquiétudes en France comme en Allemagne, en raison du risque d'"escalade" dénoncé par Moscou.

Dès le 20 novembre, la ministre russe des Affaires étrangères décrivait d’ailleurs l’Union européenne comme une "partie au conflit". Le 14 janvier 2022, Alexander Makogonov, porte-parole de l’ambassade de Russie en France, prévenait les pays occidentaux qu'ils "se rapprochent de plus en plus de la ligne de cobelligérance".

Quant à l'ambassadeur de Russie à Berlin Sergueï Netchaev, il a dénoncé le feu vert allemand à la livraison de chars Leopard comme une "décision extrêmement dangereuse qui va amener le conflit vers un nouveau niveau de confrontation". "Cela nous persuade une fois encore que l'Allemagne, à l'instar de ses alliés les plus proches, ne veut pas d'une solution diplomatique à la crise ukrainienne et qu'elle veut une escalade permanente", a-t-il encore dit.

Pour Federico Santopinto, directeur de recherche à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), le choix d'envoyer des armes lourdes de cette envergure "est effectivement très risqué et c'est pour cette raison qu'il doit être collectif". "Il ne faut pas voir la France comme un pays isolé mais comme un membre d'une coalition plus vaste de pays occidentaux", ajoute-t-il.