Une France fracturée, abstention et majorité introuvable: les leçons du 1er tour des législatives

Un homme vote lors du premier tour des élections législatives, dimanche 12 juin 2022, à Ajaccio en Corse - Pascal Pochard-Casabianca - AFP
Un homme vote lors du premier tour des élections législatives, dimanche 12 juin 2022, à Ajaccio en Corse - Pascal Pochard-Casabianca - AFP

C'est dimanche prochain que les électeurs fixeront pour cinq ans le profil de la prochaine Assemblée nationale, et en préciseront la composition. Mais au lendemain d'un premier tour des législatives particulièrement disputé, il est déjà possible de tirer les enseignements du rapport de forces politique actuel.

De la scission du pays autour de trois grands blocs aux difficultés à venir pour la future majorité en passant par un taux d'abstention record, les éditorialistes de BFMTV ont analysé les leçons de cette phase initiale du scrutin.

· La France divisée en blocs

La première d'entre elles relève bien sûr de la composition de l'Hémicycle à venir. Si par nature, le premier tour des législatives ne permet pas d'en livrer les contours définitifs, les résultats permettent quelques projections.

D'après les chiffres - vivement contestés par la gauche - publiés par le ministère de l'Intérieur, la majorité sortante, rebaptisé Ensemble, devance d'une courte tête la Nupes, avec 25,75% des suffrages exprimés contre 25,66%, dominant encore le Rassemblement national et ses 18,68% et l'attelage LR-UDI crédité de 11,29%. Les autres formations doivent quant à elle se contenter d'un peu plus de 6% des votes enregistrés.

En termes de sièges, l'institut de sondages Elabe fournit les fourchettes suivantes pour les principales forces politiques du pays: Ensemble peut tabler sur un groupe de 260 à 295 députés - ce qui interroge largement sa capacité à réunir une majorité absolue, fixée à 289 parlementaires - la Nupes peut espérer rassembler de 160 à 210 membres, la droite de 50 à 65 représentants, au-dessus des 25 à 35 éventuellement dévolus au Rassemblement national.

C'est donc une France scindée qui s'annonce et s'avance dans un contexte de fort antagonisme. Telle est en tout cas l'analyse développée ce lundi par notre éditorialiste politique Alain Duhamel: "Ces blocs se détestent, c'est donc une fracture très profonde". Notre spécialiste a poursuivi: "La France est le seul pays d'Europe où les partis extrémistes sont plus puissants que les partis de gouvernement".

· Une abstention historique

Mais ces chiffres et la configuration qu'ils esquissent au Palais-Bourbon ne doivent pas en occulter un autre: 52,49% des Français n'ont pas voté dimanche. Et la statistique représente un record. Lors du premier tour des législatives de 2017, 51,30% des inscrits avaient fait l'impasse... le pourcentage constituait pourtant un pic à l'époque.

En 2012, on n'avait compté que 42,78% abstentionnistes durant cette phase du scrutin, et en 2007, 39,56%.

· Les portes de Matignon se referment devant Mélenchon

Le premier tour de dimanche laisse donc l'impression d'un électorat défiant devant l'offre politique qui lui a été faite. Et si la Nouvelle union populaire écologique et sociale peut célébrer sa "réussite" dans les urnes, un constat s'impose. Les portes de Matignon semblent se refermer devant Jean-Luc Mélenchon, qui en avait fait son objectif.

Notre éditorialiste Matthieu Croissandeau a d'ailleurs lié cette constatation à cet enjeu de la participation: "La seule carte de Jean-Luc Mélenchon est de jouer la surmobilisation. C'est ce qu'il a fait hier en appelant le peuple à déferler dans les bureaux de vote."

Mais pour Alain Duhamel, la messe est dite: "Non, il ne peut plus être Premier ministre. Il manquerait de toutes façons 100 sièges à la Nupes".

Car la Nupes est certes parvenue à convaincre le quart des votants dimanche, s'assurant à tout le moins la place de premier opposant à l'exécutif, elle n'en reste pas moins démunie pour se hisser au niveau supérieur. Les observateurs la voient mal trouver de nouvelles énergies d'ici au second tour pour renverser la table.

"Quand vous faites l'union au premier tour, vous n'avez pas de réserve en vue du second tour. Vous pouvez faire 40% au premier tour et ne pas réussir à trouver les 10% supplémentaires pour l'emporter au second. Et le positionnement de radicalité, de rupture est forcément moins rassembleur que de s'inscrire au centre", a analysé Matthieu Croissandeau.

· Une majorité relative pour Ensemble

C'est donc sans doute à Ensemble qu'il reviendra de composer la prochaine majorité parlementaire, et de reconduire le leadership exercé par La République en marche et ses partenaires dans la précédente législature.

Bernard Sananès, président de l'institut Elabe, a ainsi expliqué: "Les reports de voix montrent qu'Ensemble est dans une position centrale pour le second tour. Opposé à des candidats de gauche, les électeurs de droite pourront voter pour la coalition. Et par ailleurs, le vote Ensemble est plus homogène territorialement que le vote Nupes".

Mais c'est d'ores et déjà acquis: le parallèle entre 2022 et 2017 s'arrête là, et la coalition présidentielle va au-devant de grandes difficultés dans l'Hémicycle. Tout d'abord, parce que pour y constituer une majorité absolue, il lui faut s'arroger au moins 289 députés. Ce seuil semble particulièrement élevé à l'heure où nos projections lui prêtent un plafond de 295 élus.

Les composantes d'Ensemble doivent par conséquent déjà envisager d'avoir à faire face aux difficultés inhérentes à une majorité relative. Une situation qui rappelle un précédent à Alain Duhamel: "Il n'est pas exclu qu'il y ait une majorité relative avec un déficit de voix plus important au Parlement. En 1988, c'était de l'ordre d'une dizaine, là, il n'est pas exclu que ce soit de l'ordre d'une trentaine."

Or, là où le gouvernement, alors emmené par Michel Rocard, pouvait compter sur un usage illimité de l'article 49.3 de la Constitution permettant de faire passer en force un texte de loi en cas de blocage, l'exécutif actuel aura les mains liées par l'interdiction d'employer le procédé plus d'une fois par session désormais. "Et ça veut dire qu'il faut une négociation avec des partenaires: ça peut être une majorité d'idées où on négocie, sujet par sujet, soit avec une fraction de la gauche, soit avec la droite", a repris notre journaliste.

Cette perspective d'une Assemblée nationale théâtre de tractations ou d'affrontements permanents entre des groupes parlementaires aux effectifs plus proches pourrait toutefois réévaluer le rôle du Parlement, dont l'effacement et la docilité devant le gouvernement ont souvent été brocardés par les oppositions ces dernières années.

· L'inexorable chute de la droite et le succès en "demi-teinte" du RN

Mais il n'y a pas qu'Ensemble et la Nupes dans la vie politique française. Le premier tour des législatives a aussi permis de faire l'état des lieux à droite et à l'extrême droite.

L'ensemble LR-UDI continue de voir son influence se réduire inexorablement. Alors qu'en 2017, l'alliance des deux mouvements avaient encore uni 130 députés, cette fois elle ne devrait envoyer que de 50 à 65 parlementaires au Palais Bourbon. Une cohorte suffisante pour peser dans d'éventuelles négociations donc, mais insuffisante pour couvrir la voix d'une gauche en surnombre.

Le Rassemblement national a davantage de raisons de sourire en revanche. Après ses huit députés installés de haute lutte il y a cinq ans, la formation de Marine Le Pen va valider le ticket parlementaire de 25 à 35 de ses candidats. Le RN aura donc son propre groupe. "C'est un bon score car son parti ne s'est pas effondré aux législatives. La dernière fois, il avait eu 11%, cette fois-ci, elle en a presque 19%", fait remarquer Alain Duhamel. Le RN a persuadé 4.248.626 des inscrits dimanche, tandis qu'en 2017, le Front national avait dû se contenter de 2.990.454 bulletins.

Ces résultats lui assurent de surcroît de bénéficier d'un financement public important au cours de la législature - un député figurant 37.000 euros de revenu par an pour son parti. Nouvelle capitale pour un mouvement chroniquement endetté.

Victoire totale pour le RN alors? Pas du tout, car le schéma devant lequel le laisse son premier tour est bien ardu. "Le Rassemblement national, même s'il va être présent dans plus de 200 circonscriptions au second tour, est pénalisé par cette configuration qui l'oppose aux autres partis dans des duels", estime Bernard Sananès. "Pour gagner, on le sait, le Rassemblement national a plus de chances lors de triangulaires".

Matthieu Croissandeau évoque un succès "en demi-teinte". "Marine Le Pen qualifiée deux fois au second tour de la présidentielle, qui a fait 42% des voix au second tour, se retrouvera avec un groupe" à peine au niveau "de ce qu'a connu le Front national en 1986", rappelle-t-il. Profitant d'un passage à la proportionnelle, le FN avait alors placé 34 députés sous la férule de Jean-Marie Le Pen lui-même élu. L'expérience avait été de courte durée, le groupe d'extrême droite disparaissant corps et bien aux législatives suivantes, en raison du retour au scrutin majoritaire uninominal à deux tours.

Article original publié sur BFMTV.com

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