En France, quel avenir pour la dette Covid-19 ?

·7 min de lecture

L’explosion des dépenses de l’État en 2020 pour faire face à la crise sanitaire a entraîné un alourdissement conséquent de la dette française. Un sujet de plus en plus présent dans le débat politique et qui pourrait bien devenir l’un des thèmes majeurs de la prochaine présidentielle.

"Quoi qu’il en coûte." La formule d’Emmanuel Macron, prononcée le 12 mars 2020 lors de son allocution télévisée pour annoncer la fermeture des écoles face à la propagation du coronavirus, a été suivie d’effets : chômage partiel, aides aux entreprises, plans de soutien aux secteurs de la culture, du tourisme, de l’automobile, de l’aéronautique, achat de masques et de vaccins, prise en charge des tests, plan de relance de 100 milliards d’euros… Auparavant impossible à trouver pour financer des investissements dans la santé ou l’éducation, l'"argent magique" s’est soudainement mis à couler à flots.

En réalité, les milliards d'euros dépensés pour aider la France ne sont pas sortis d’un chapeau, mais proviennent d’emprunts. Résultat : la dette française a explosé en 2020, passant d’environ 98 % du PIB fin 2019 à près de 120 % du PIB début 2021, soit une hausse d’environ 300 milliards d’euros.

>> À voir : "La piste du reconfinement en France, un cauchemar pour l'économie ?"

Pour les Français, l’affaire est entendue : 88 % d’entre eux sont persuadés que cette flambée de la dette sera financée par une future augmentation des impôts, selon un sondage Ifop publié le 22 janvier. Un sentiment d’autant plus compréhensible que de nombreuses voix politiques ont déjà mis les pieds dans le plat en laissant présager un prochain serrage de vis.

"Si vous réduisez la dépense publique, ça évite de la dette supplémentaire", avait affirmé le 1er décembre le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, excluant néanmoins toute hausse des impôts. "Il faut aussi que 2021 marque la sortie du 'quoi qu’il en coûte'", a pour sa part estimé le ministre des Comptes publics, Olivier Dussopt, le 20 janvier.

Pour montrer, notamment à ses créanciers, qu’il prenait la question de la dette au sérieux, le gouvernement a mis sur pied, début décembre, une Commission sur l’avenir des finances publiques présidée par l’ancien ministre des Finances Jean Arthuis. Celle-ci a pour mission de proposer des scénarios de retour à l’équilibre des comptes. En attendant ses conclusions, attendues pour la fin février, France 24 vous propose quelques clés de compréhension d’un débat éminemment politique.

  • D’où vient l'"argent magique" ?

Que ce soit en période Covid ou auparavant, le mécanisme de financement de la France ne change pas : l’État emprunte l’argent dont il a besoin sur les marchés financiers. C’est l’Agence France Trésor qui est en charge des opérations en mettant régulièrement sur le marché des obligations et des bons du Trésor.

L’État français n’a aucun mal à trouver des acquéreurs pour sa dette, notamment parce que la France honore sa signature sans défaut de paiement depuis plus de deux cents ans. La dette française est donc considérée comme une valeur sûre. "Il y a actuellement beaucoup d’épargne disponible au niveau mondial et peu de placements sûrs. Par conséquent, la dette française est très prisée par les gestionnaires de fonds qui sont constamment en recherche de placements sécurisés", analyse Arthur Jatteau, maître de conférences à l’Université de Lille, coauteur de "La Dette publique" (Seuil, 2021), contacté par France 24.

>> À voir : "Plan de relance : un défi à 100 milliards d'euros"

Les investisseurs sont répartis entre résidents (environ 49 %) et non-résidents (environ 51 %). Pour l’essentiel, il s’agit d’investisseurs institutionnels de type fonds de pension et assureurs. On retrouve également les banques centrales – la Banque centrale européenne (BCE) détient ainsi environ 20 % de la dette française –, des banques commerciales et des fonds mutuels.

  • Une dette qui se creuse, c’est dangereux ?

Sur cette question, les économistes sont unanimes : la dette française reste soutenable en l’état, même après une année 2020 exceptionnelle. "On peut creuser le niveau de la dette tant qu’on arrive à la rembourser dans de bonnes conditions, sans remettre en cause le train de vie de l’État, juge Arthur Jatteau. Mais il est impossible de définir un seuil au-delà duquel la dette deviendrait insoutenable. Cela dépend de plusieurs facteurs."

De fait, le pacte de stabilité européen prévoyait que la dette d’un État membre ne pouvait dépasser 60 % du PIB. Puis le seuil de 100 % du PIB était considéré comme une ligne rouge. Or, la France tient toujours debout avec une dette à 120 % du PIB.

La raison est simple : si les investisseurs ont confiance dans la dette française, emprunter coûte surtout de moins en moins cher à la France. "Le vrai coût de la dette pour un État, c’est uniquement les intérêts, explique Arthur Jatteau. Lorsque la France emprunte 1 milliard d’euros, cette somme doit être remboursée au terme d’une échéance de plusieurs années. Le remboursement se fait en une fois et pas avec des mensualités comme pour le crédit d’un particulier. Pour rembourser, l’État emprunte alors de nouveau 1 milliard d’euros sur les marchés. C’est ce qu’on appelle faire 'rouler la dette'. Donc le seul coût pour l’État, en réalité, ce sont les intérêts qui, eux, doivent être payés chaque année. Or, les taux d’intérêts sont à des niveaux historiquement bas."

>> À lire : "Covid-19 : la dette perpétuelle comme arme économique contre le virus ?"

En 2020, la France a ainsi émis des obligations à un taux moyen négatif de -0,05 %. Et la charge de la dette – ce qu’elle coûte chaque année à la France en intérêts – ne cesse de baisser depuis dix ans, passant de 2,6 % du PIB, soit 55,7 milliards d’euros, en 2011 à 0,8 % du PIB, soit 36,2 milliards d’euros, en 2020.

Reste à savoir combien de temps les taux resteront aussi bas. "L’équation ne serait plus la même si les taux devaient remonter car la charge de la dette augmenterait, prévient Arthur Jatteau. C’est improbable à court terme, mais à plus long terme, c’est une possibilité."

  • Quelles options pour rembourser la dette ?

Si la dette française reste soutenable, les économistes jugent toutefois opportun d’envisager sa réduction une fois les crises sanitaire et économique passées. Les leviers sont connus : une dette se rembourse grâce aux impôts, à la baisse de la dépense publique et à la croissance du PIB.

Le gouvernement a déjà exclu de recourir aux impôts, laissant ainsi planer la probabilité d’un retour de l’austérité. Mais une nouvelle question est apparue puisque "la pertinence d’un cantonnement de la dette Covid" est évoquée dans la lettre de mission de la Commission sur l’avenir des finances publiques.

"Un cantonnement consisterait à séparer la dette liée au Covid du reste de la dette française en prenant l’engagement de la rembourser intégralement, sans la faire rouler, grâce à la création d’une taxe spécifique ou à l’utilisation d’une taxe existante à ces fins", explique Arthur Jatteau, en jugeant qu’il sera toutefois difficile d’estimer précisément le montant de cette dette Covid.

Le débat politique est en tout cas lancé et pourrait devenir un thème majeur de l’élection présidentielle de 2022. À droite, l’explosion de la dette française est une raison de plus pour couper dans les dépenses. À gauche, on juge au contraire qu’il est temps de revoir la fiscalité dans son ensemble et en particulier celle des plus fortunés.

>> À lire : "Congés, temps de travail, réduction de la dette : l'après Covid-19 sous le signe de l'austérité ?"

Et il y a ceux qui évoquent une idée qui fait son chemin petit à petit : annuler la partie de la dette détenue par la BCE. Plus de 100 économistes, parmi lesquels Thomas Piketty ou l’ancien ministre belge Paul Magnette, ont lancé, le 5 février, un appel à annuler les dettes publiques détenues par la BCE pour faciliter la reconstruction sociale et écologique après la pandémie de Covid-19.

Si cette solution a été rapidement balayée par la présidente de la BCE, Christine Lagarde, et par l’administration du Trésor, le fait même qu’elle soit sérieusement débattue est le signe d’une évolution.

"On voit que ça bouge dans le domaine de la pensée, constate Arthur Jatteau. La vision néolibérale de la dette et de la dépense publique perd un peu de terrain. On voit des économistes centristes tenir un discours un peu différent, comme s’ils étaient rattrapés par le réel. La dette est un sujet à la mode désormais."