François Ruffin "ne veut plus crier": comment le député essaie de se présidentialiser

François Ruffin "ne veut plus crier": comment le député essaie de se présidentialiser

Le député de la Somme a multiplié les cartes postales ces dernières semaines pour se positionner en vue de la prochaine présidentielle. S'éloignant de la radicalité des insoumis, le fondateur de la revue Fakir prône désormais "la stratégie des petits pas". Au risque d'agacer ses collègues.

Le grand calme. Après avoir multiplié les coups d'éclat ces dernières années - de 'la fête à Macron' en passant par le port d'un maillot de foot dans l'hémicycle -, François Ruffin l'assure: il "ne veut plus crier" et ne veut pas non plus "promettre le grand soir". Avec un cap très clair: celui de la future campagne présidentielle.

Désormais toujours habillé d'une veste de costume, le député de la Somme a même annoncé début octobre vouloir se "soc-démiser" sur France Inter.

"Souvent, je blaguais avec les socialistes, je leur disais: 'la sociale-démocratie, c’est une belle chose", lâche encore le quadragénaire dans les colonnes de L'Obs début novembre.

Avant d'affirmer: "Le problème, c’est que ça fait des décennies que vous n’êtes plus ni sociaux ni démocrates! Moi, je le suis."

Inspiré par un "économiste marxiste"

Au sein de La France insoumise, avec qui l'élu partage les bancs de l'hémicycle et où l'on pratique une opposition frontale à Emmanuel Macron, certains en toussent encore.

"Je veux bien qu'il nous dise maintenant que son modèle, c'est François Hollande en 2012 pour conquérir l'Élysée mais on n'est pas obligé de le croire", tacle un député LFI qui ne l'apprécie guère.

"Il ne faut pas se moquer du monde", estime encore cet élu francilien interrogé par BFMTV.com. "On a quand même quelqu'un qui était super copain avec l'économiste marxiste Frédéric Lordon et qui organisait des 'teufs à Babeuf' (un révolutionnaire français qui a inspiré le courant communiste et anarchiste NDLR) à Amiens il y a 12 ans."

Au-delà de ses interviews, sa visite en octobre dernier à Schlumberger, une usine d'outils pour les plateformes pétrolières à Abbeville, illustre le changement de ton. "D'habitude, j'étais devant pour distribuer des tracts", ironise François Ruffin. Cette fois-ci, il s'y rend à l'invitation du PDG et loue, à l'occasion des 50 ans du site, le patron "qui est ingénieur, et pas financier" et ses ouvriers qui "pensent pendant leur sommeil" au fonctionnement des machines.

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"Une stratégie pour se différencier"

Très loin donc de la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon qui promouvait la semaine de 32 heures. C'est son ami le député communiste Sébastien Jumel qui fait le sous-titre de ces clins d'œil. "Il fait partie de tous ceux à gauche qui veulent rassembler très largement, y compris ceux qui votent Marine Le Pen ou encore ceux qui croient à la dignité par le travail", explique-t-il.

Il faut dire que le jeu politique est ouvert à gauche pour ceux qui regardent vers la prochaine présidentielle. Si Jean-Luc Mélenchon est toujours très présent, le député a appelé à "être remplacé en 2027". Celui qui apparaissait comme son successeur naturel, Adrien Quatennens, semble désormais disqualifié, après qu'il a reconnu avoir giflé son épouse. Aucune figure ne s'impose pour l'heure pour prendre la suite.

"Tout cela n'est qu'une stratégie de sa part pour se différencier de ses collègues de LFI dans les prochaines années", analyse Pascale Boistard, ancienne députée - PS - de sa circonscription.

"Il y a 5 ans, il me traitait de sociale-traître", lâche l'ex-ministre de Manuel Valls. "J'ai du mal à me dire qu'il a vraiment changé d'avis."

D'autres socialistes, guère fans de la radicalité du mouvement de Jean-Luc Mélenchon, semblent avoir un regard différent. Carole Delga, présidente de la région Occitanie, farouchement anti-Nupes, l'a ainsi invité aux rencontres de la gauche qu'elle présidait en septembre dernier.

Dans les rangs de ceux qui revendiquent haut et fort leur appartenance au parti à la rose, on se réjouit du parcours de cet amateur de course à pied qui a évité plusieurs controverses en s'abstenant par exemple de participer à la contestée marche contre l'islamophobie en 2018.

Le fondateur du journal Fakir n'a jamais non plus repris à son compte la proposition de démanteler les brigades anti-criminalité défendue par Jean-Luc Mélenchon pendant la campagne, très critiquée par une partie des socialistes.

"Qu'on n'étale pas nos divergences"

Si le picard est considéré depuis des années comme un électron libre au sein des insoumis, il n'avait jusqu'ici jamais critiqué ouvertement le fonctionnement de LFI. Jusqu'à cet automne. Depuis la scène de la Bourse du Travail à Paris, l'ancien journaliste décerne ses "Picsous d'or" où sont nommés les milliardaires Jeff Bezos et François Pinault ou le patron de TotalEnergies Patrick Pouyanné, avec un slogan "Taxez-les tous".

François Hollande et son pacte de compétitivité qui voulaient alléger la fiscalité sur les entreprises semblent alors très loin mais ce n'est pas cela que retiennent les élus insoumis. À la fin de la soirée, lorsque que le fonds d’investissement américain BlackRock l'emporte après le vote du public présent dans la salle, l'élu amiénois lâche une petite phrase

"C’est la première fois que j’assiste à une élection honnête dans cette salle", lance, tout sourire, François Ruffin. "Il y avait un huissier scrupuleux qui a tenu, comme dans toutes les organisations politiques de gauche, à ce que le résultat soit transparent, clair, et la véritable démocratie interne, ça a fonctionné ici ce soir!"

De quoi y voir une petite pique à LFI, au sein de laquelle le fondateur, Jean-Luc Mélenchon, prend toutes les décisions? En tout cas, ses proches le recadrent en public quelques semaines plus tard en l'interpellant sur sa stratégie politique. "Pourquoi revenir à un modèle (celui de la sociale-démocratie NDLR) qui a échoué?", lui demande ainsi Alexis Corbière dans une tribune de L'Obs.

Cet intime de Jean-Luc Mélenchon assure même y voir "une impasse politique".

"On a évidemment le droit de débattre de notre ligne mais dans l'idéal, ce serait sain qu'on n'étale pas nos divergences dans les médias", tance le député Ugo Bernalicis qui n'a pas apprécié ces sorties médiatiques.

"Un être tourmenté"

Ces piques le mérite de faire savoir à ceux qui en doutaient encore, qu'après s'être tenu éloigné du fonctionnement du parti, François Ruffin compte bien peser en interne avant de prendre son envol. "Je ne croyais pas trop à l'idée qu'il avait envie d'aller à la présidentielle. Mais après cette histoire, je me suis dit que j'avais tort", avance un collaborateur du groupe à l'Assemblée nationale.

Si l'envie du parlementaire pour 2027 semble désormais évidente, certains au sein du groupe LFI évoquent leurs réserves sur une éventuelle candidature, à commencer par Jean-Luc Mélenchon lui-même.

François Ruffin "est un être tourmenté, un hypersensible", avançait le patron des insoumis dans La revanche des bouseux de Rachid Laïreche. "Il ne fait pas semblant de souffrir, il a une douleur en lui, il est constamment au bord de la falaise."

Il "a le coup de pif, sait voir, mais les charges du collectif le saoulent", jugeait encore l'ex-candidat à la présidentielle. Autant dire un vrai handicap dans une campagne présidentielle qui nécessite de mener des troupes prêtes à se déployer sur le terrain pour convaincre.

"Petit pas", "petites victoires"

Le député Christophe Bex ne partage pas ce constat, citant à son actif la création de son journal, son parti Picardie debout, et la réalisation de trois films que "personne ne peut faire tout seul". Tout en vantant la stratégie des "petits pas" et des "petites victoires" qu'adore désormais vanter François Ruffin en interview.

"Pour gagner (la présidentielle), il faudra un très grand pas qui passe par une vaste mobilisation. Et ça, on ne pourra le faire que si on a mis en mouvement des millions de gens avant avec ces fameux petits pas", ajoute encore celui qui a représenté Fakir en Haute-Garonne.

Un chiffre a dû faire chaud au cœur à François Ruffin: entre Jean-Luc Mélenchon et lui, 39% des personnes interrogées disent préférer l'ancien candidat à la présidentielle, contre 36% pour le député de la Somme, d'après un récent sondage Ifop. Soit seulement 3 points d'écart. Mais si François Ruffin convainc largement les socialistes et les écologistes, il accuse encore un net retard chez les insoumis.

Article original publié sur BFMTV.com

VIDÉO - François Ruffin: "On est dans un moment d'indécence."