"François Mitterrand a eu l’intelligence de se présenter comme le rassembleur de la gauche"

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Le 10 mai 1981, François Mitterrand devenait le premier président de gauche de la Ve République. La victoire d’un homme politique "hors norme", selon le politologue Gérard Grunberg, et l’aboutissement d’une stratégie de l’union de la gauche démarrée dix ans plus tôt qui lui a permis de jouir "de l'image du rassembleur".

Il y a quarante ans, François Mitterrand accédait à l'Élysée, offrant à la gauche la première alternance de l'histoire de la Ve République après vingt-trois ans de règne de la droite. Le candidat socialiste est élu, le 10 mai 1981, avec près de 52 % des voix face au sortant Valéry Giscard d'Estaing, qui aura cru jusqu'au bout à sa réélection.

Président de la République de 1981 à 1995 – un record de longévité sous la Ve République –, François Mitterrand reste un totem pour la gauche, d’autant qu’en 1981, personne ne croit à son élection. Le magazine Le Point titre même "Giscard peut-il perdre ?".

Pour le politologue Gérard Grunberg, cette victoire historique est celle d’un "homme politique hors norme" qui a su "faire travailler ensemble des gauches qui ne pouvaient pas s’entendre". Le fruit de concessions arrachées notamment au Parti communiste, mais aussi d’un concours de circonstances favorables.

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Personne n’imaginait une victoire de la gauche en 1981 et pourtant, François Mitterrand l’a emporté. Comment expliquer cette victoire ?

François Mitterrand était un homme politique hors norme, très certainement le plus doué, après De Gaulle, de toute l’histoire de la Ve République. Ce qui faisait sa force, c’est qu’il comprenait très bien la politique et qu’il n’avait qu’un seul objectif : conquérir le pouvoir. Il a mis toute son intelligence au service de cela et a réussi à faire travailler ensemble des gauches qui ne pouvaient pas s’entendre. Mais il a aussi eu de la chance. Il savait profiter des occasions. Rappelons qu’il a été élu de peu [un million de voix d’avance sur Valéry Giscard d’Estaing, NDLR] en bénéficiant d’un certain alignement des planètes.

D’abord, à gauche, le Parti communiste s’est effondré au premier tour en n’obtenant que 15 % des suffrages. L’image du PCF s’est dégradée au cours des années 1970 après les révélations concernant l’Union soviétique. Par ailleurs, le fait que les communistes ne présentent aucun candidat à la présidentielle de 1974 et qu’ils ne semblent pas certains de leur stratégie entre 1974 et 1981 entraîne le départ de nombreux électeurs qui finissent par préférer le Parti socialiste. Le deuxième facteur important, bien évidemment, c’est la division de la droite qui propose deux candidats : le président sortant, Valéry Giscard d’Estaing, et son ancien Premier ministre, Jacques Chirac, qui a tout mis en œuvre ou presque pour faire perdre Giscard au second tour.

Enfin, le contexte joue pour Mitterrand. La société française de 1981 a soif d’alternance politique. Il y a un vote ouvrier pour la gauche important, mais aussi, et c’est la nouveauté apparue dans les années 1970, des nouvelles classes moyennes jeunes qui adhèrent au libéralisme culturel et qui votent à gauche.

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Quarante ans après sa victoire, François Mitterrand conserve une image d’unificateur de la gauche. Pourtant, celle-ci était désunie à la présidentielle…

C’est vrai que l’union de la gauche n’existe plus en 1981, mais François Mitterrand a eu l’intelligence de se présenter comme le candidat de l’union. Dans l’esprit des Français, il est celui qui se bat depuis dix ans [le congrès d’Épinay a eu lieu en 1971, NDLR] pour unir la gauche, il est celui qui a permis la signature du programme commun avec le PCF en 1972 et il est celui qui a été le candidat unique de la gauche à la présidentielle de 1974, perdue de justesse à 400 000 voix près. Par ailleurs, la fin de l’union de la gauche, en 1977, a été provoquée par les communistes, qui comprennent que les socialistes sont en train de les supplanter. Donc, contrairement au secrétaire général du Parti communiste, Georges Marchais, François Mitterrand jouit de l’image du rassembleur, d’autant qu’il reprend dans ses propositions une bonne partie du programme commun.

Les partis de gauche d’aujourd’hui expliquent leur désunion par leurs désaccords politiques, mais il existait également des désaccords importants au sein de la gauche au début des années 1970. Comment François Mitterrand a-t-il réussi à échafauder ce fameux programme commun ?

Les désaccords étaient nombreux ! Ne serait-ce que sur le plan international, en pleine Guerre froide : François Mitterrand est un atlantiste pro-européen, quand Georges Marchais doit suivre la ligne imposée par Moscou. Sur le plan institutionnel, le PCF est fondamentalement contre la Ve République alors que François Mitterrand a compris qu’elle représentait sa seule chance d’accéder au pouvoir. Il existe aussi des désaccords sur le plan économique, notamment concernant l’ampleur des nationalisations à effectuer. La différence avec aujourd’hui, c’est que tout le monde voulait l’union. Le programme commun a pu voir le jour car le PCF était prêt à céder sur beaucoup de choses. Et puis surtout, François Mitterrand représentait pour toute la gauche l’espoir d’une victoire. Aujourd’hui, personne n’imagine que la gauche puisse revenir au pouvoir, d’autant qu’elle est éparpillée sous de nombreuses étiquettes, que ses représentants ne cessent de s’invectiver et que son poids dans l’électorat a considérablement baissé. La gauche ne parvient plus à convaincre des Français de plus en plus tentés par un discours de droite.

De 1981 à 2021, comment comprendre cette droitisation de l’électorat ?

Les clivages de l’époque ont disparu. La mondialisation et le libéralisme économique ont triomphé et la gauche a accompagné ces transformations. Résultat : les Français, en particulier les classes populaires, ont été déçus par la gauche qui, une fois au pouvoir, n’a pas changé grand chose à leur situation. Quand les socialistes sont dans l’opposition, ils ont un programme de gauche, quand ils sont au pouvoir ils appliquent une politique contraire, et après ils disent qu’ils ont eu tort. C’est exactement ce qu’a fait il y a quelques années le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, avec un inventaire très sévère du quinquennat de François Hollande. La conséquence de cela, ce sont des électeurs qui, désormais, ne votent plus ou qui votent pour la droite, voire l’extrême droite.

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