Fouilles, vidéosurveillance, appli.... Comment les festivals s'organisent face aux piqûres sauvages

Les Vieilles Charrues (photo d'illustration) - Fred Tanneau / AFP
Les Vieilles Charrues (photo d'illustration) - Fred Tanneau / AFP

La saison 2022 des festivals doit composer avec une nouvelle menace: celle des mystérieuses piqûres, constatées ces derniers mois en boîte de nuit et dans quelques manifestations musicales. Aucune certitude sur l’injection d’un éventuel produit, pas d’explication sur les motivations des auteurs, mais 347 signalements et 302 plaintes déposées. Plusieurs enquêtes ont été ouvertes, en Dordogne, à Nantes ou à Lens.

Après de premiers incidents en discothèques en mars, le phénomène des piqûres s’est étendu aux festivals. Malgré les centaines de cas dans toute la France, et des témoignages qui font part de malaises après des sensations de piqûres, l’énigme reste entière: les examens toxicologiques des victimes reviennent négatifs et aucune agression sexuelle n’a eu lieu.

Mais c’est assez pour que les organisateurs de festivals d’été prennent le problème au sérieux, et s’organisent afin que toutes les mesures de sécurité soient prises avant d’accueillir leurs visiteurs:

"On a l’habitude", assure à BFMTV.com Ben Barbaud, le directeur du Hellfest, qui se déroulera cette année sur deux week-end, en août, à Clisson (Loire-Atlantique). "Nous rencontrons de nouvelles problématiques tous les ans. La société évolue, notre organisation aussi."

Fouilles systématiques et hôpital de campagne

Et ce dès les entrées: Aurélie Hannedouche, directrice du Syndicat des musiques actuelles (SMA) qui compte 150 festivals parmi ses adhérents, évoque des fouilles et des palpations "systématiques et renforcées" aux portes des événements. Une fois ce premier filtre passé, les différents festivals rivalisent d’ingéniosité pour garantir la sécurité sur site.

Les dernières années ont été éprouvantes pour les festivals d’été. Jérôme Tréhorel, directeur des Vieilles Charrues – où 270.000 festivaliers se sont pressé en 2019 -, se souvient des attentats de 2015 comme d’un premier serrage de vis sur la sécurité.

"Avant 2015, nous avions 600 agents de sûreté et 250 secouristes. Aujourd’hui nous en avons 750 et 250", expose-t-il, évoquant également la "cinquantaine de médecins, logisticiens, pharmaciens, urgentistes" réunis au sein d’un hôpital de campagne à disposition.

Dès 2017, dans le sillage de l'affaire Weinstein et de la libération de la parole des femmes, de nouvelles discussions sur le bien-être des festivaliers avaient eu lieu. Aux Vieilles Charrues, des campagnes de communication sur le consentement ont été lancées sur les réseaux sociaux et sur des écrans géants du festival, et un stand dédié a été mis en place depuis 2019, rapporte Jérôme Tréhorel. Cette "safe zone", créée avec des associations spécialisées, accueille les festivaliers qui voudraient signaler tout comportement anormal, se munir de gobelets pour protéger leurs boissons de drogues éventuelles, ou simplement échanger sur ces sujets.

Appli et associations spécialisées

Ce qui permet d’avoir un dispositif "déjà robuste" face à l’éventualité des piqûres sauvages. Jérôme Tréhorel évoque également la vingtaine de caméras de vidéosurveillance, qui gardent "un œil en permanence sur les endroits à risques potentiels, aux entrées et devant la scène".

C’est fort de ces mesures déjà en place que le festival des Vieilles Charrues prépare sa trentième édition, qui aura lieu du 14 au 17 juillet à Carhaix-Plouguer (Finistère). Cette année, "tous les salariés des charrues ont reçu une formation de plusieurs demi-journées, et tous les bénévoles (7150 en tout, NDLR) auront été sensibilisés" sur les violences sexistes et sexuelles, assure le directeur. Sans compter les maraudes d’agents de sûreté, de secouristes et aussi, pour la première fois, de bénévoles venus d’associations spécialisées, afin d’informer les festivaliers et de les prendre en charge si nécessaire.

De nombreux festivals recourent également aux nouvelles technologies pour garantir une assistance rapide. Ainsi, plusieurs utilisent des applications dédiées, qu’ils encouragent leurs festivaliers à télécharger. C’est le cas du Delta festival, financé en partie par les collectivités territoriales locales, le département des Bouches-du-Rhône et la région Sud, et qui aura lieu du 29 juin au 3 juillet à Marseille.

Le festival s’est associé à The Sorority, une application d’entraide destinée "aux femmes et aux personnes issues de minorités de genre", qui fonctionne avec un système de géolocalisation :

"Une personne inscrite sur l’application pourra se signaler en cas de sentiment d’insécurité", explique à BFMTV.com Tiphaine Pollier, coordinatrice des dispositifs de santé et de prévention de Delta France. "Ce signal ira aux 50 personnes les plus proches qui auront téléchargé l’application: elles recevront sa photo, son nom et prénom, son numéro de téléphone ainsi que sa localisation précise. Elles pourront ainsi la rassurer, discuter avec elle, l’extraire de cette situation par la distraction."

"Safe zone"

En outre, tous les membres du staff seront sur l’application, et pourront alerter la sécurité en cas de besoin: "On ne veut pas que de jeunes bénévoles se mettent en danger", poursuit Tiphaine Pollier. "La partie prise en charge des agresseurs potentiels sera menée par des professionnels; l’application sert à apporter un soutien aux victimes et justement à les ramener vers des professionnels." The Sorority permet également de faire retentir une alarme, et de mettre directement en relation avec la police.

Si l’application est la grande nouveauté de cette édition 2022, ce n'est pas la seule mesure pour garantir la sécurité des festivaliers. Tiphaine Pollier évoque "des effectifs de sécurité augmentés de 25% à 30%, un nouveau parc de vidéosurveillance, un contrôle renforcé au niveau des fouilles, des brigades de médiateurs qui vont sillonner le festival et un affichage qui met en avant les peines encourues en cas d’agression: "Tout élément de preuve sera transmis aux autorités", prévient-elle.

Enfin, comme aux Vieilles Charrues, une "safe zone centrale de prévention et de prise en charge sera mise en place. Le Delta festival a travaillé avec les associations spécialisées comme Plus belle la nuit ou Consentis, et le staff et les bénévoles seront formés afin d'"être à même de prendre en charge une situation problématique, et de savoir comment intervenir en cas d’agression ou de seringues pour s’assurer d’une prise en charge par les services médicaux".

Une brigade habillée de blanc pour le Hellfest

Au Hellfest, c’est l’application Safer qui a été choisie pour garantir la sécurité des festivaliers. Une autre plateforme au fonctionnement similaire déjà utilisée par We Love Green début juin. De même, le personnel de sécurité a été "formé et informé au mieux pour une fouille plus minutieuse", précise le directeur Ben Barbaud. L’équipe de sécurité est passée de 600 à 800 personnes, et sur les 5000 bénévoles, ceux qui l’ont souhaité ont bénéficié d’une formation spécialisée.

Il parle lui aussi d’une brigade d’une soixantaine de bénévoles qui sillonnera le festival, la Hellwatch, déjà prévue pour 2020 avant que l’édition ne soit annulée à cause du Covid-19. "On voulait qu’ils soient visibles du public et facilement assimilables au cas où quelqu’un serait témoin ou victime. Alors ils seront habillés en blanc: au Hellfest, on a plutôt l’habitude de voir du noir", rappelle l'organisateur de ce festival de metal.

"Risque de psychose"

"On est dans la vigilance, la prévention, mais on ne peut pas s’empêcher de se poser des questions", glisse-t-il. "On n’a pas de preuve d’inoculation de produits, on reste vigilants sur un risque de psychose."

Des initiatives locales du milieu hospitalier voient également le jour, comme à Dijon, où le CHU a annoncé le 10 juin dernier avoir mis en place un protocole spécifique pour la prise en charge des victimes de piqûres lors d'événements festifs.

Le phénomène a de quoi laisser perplexe. Sur les 347 signalement, survenus essentiellement en boîtes de nuits depuis mars, aucun n’a été suivi d’agression sexuelle. Fin avril à Grenoble, où des femmes et des hommes avaient déclaré avoir été pris de malaises après une sensation de piqûre en discothèque,  les résultats des examens toxicologiques étaient revenus négatifs au GHB  - connu comme la "drogue du violeur" - et à d’autres produits testés. Le procureur de Grenoble avait toutefois confirmé à France Bleu que médecin avaient retrouvé "quelques traces de piqûres sur certaines des victimes".

L'absence de traces de produits n’évacue pas la possibilité d’une injection: le GHB "s’élimine en eau et en sel très rapidement, il y a quelques heures pour les retrouver dans le sang et maximum 12 heures dans les urines", soulignait en octobre dernier à BFMTV l’addictologue William Lowenstein. Ne pas en retrouver ne veut donc pas dire qu'il n'a pas été injecté.

Ces incertitudes invitent à la prudence, selon Aurélie Hannedouche du SMA, qui assure cependant que la crainte reste "très minoritaire" parmi ses adhérents:

"D’un point de vue très concret, ça arrive dans une minorité de lieux de festivals. Nous avons contacté les festivals et salles de concert du SMA: sur nos 300 structures, cinq nous ont fait remonter ce genre d’incidents."

"On n’avait vraiment pas besoin de ça"

Mais c'est un nouveau coup dur pour le spectacle vivant, un secteur qui peine à se relever de deux années marquées par l’arrêt de leurs activités, en raison du Covid. "C’est déjà difficile de faire revenir le public, et ce phénomène des piqûres arrive au moment où on peut enfin jouer normalement, sans masques et sans jauges… on n’avait vraiment pas besoin de ça."

Elle insiste sur les dispositifs mis en place afin d’accueillir les festivaliers dans les meilleures conditions: "Aujourd’hui, si quelqu’un se plaint d’un comportement inapproprié, ça enchaîne tout de suite. S’il devait se passer quoi que ce soit, nous sommes là pour les prendre en charge."

Les réponses arriveront peut-être bientôt: un individu de 20 ans a été mis en examen il y a quelques jours à Toulon, après qu’une vingtaine de personnes ont affirmé avoir été victimes de piqûres lors du concert de "La Chanson de l’année". Pour Jérôme Tréhorel des Vieilles Charrues, retrouver les coupables est l’un des objectifs affichés: "Nous voulons faire comprendre aux personnes mal intentionnée qu’aux Vielles Charrues, le dispositif est plus que robuste. S’il y a des méfaits, entre les secouristes, les associations spécifiques et les caméras, on arrivera à retrouver leurs auteurs."

Article original publié sur BFMTV.com

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