Dans la forêt primaire de Roumanie, des activistes traquent la "mafia du bois" au péril de leur vie

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Ils ont "cru mourir" : deux journalistes et un activiste environnemental ont été très violemment agressés le 16 septembre par une vingtaine d’hommes, alors qu’ils filmaient un documentaire sur l’exploitation illégale de la forêt primaire dans la région de Suceava, dans le nord-est de la Roumanie. Ce n’est pas le premier épisode du genre dans ces forêts devenues le théâtre d’une lutte entre une "mafia du bois" et ceux qui tentent de protéger l'un des plus anciens écosystèmes du monde.

La rédaction des Observateurs de France 24 a pu s’entretenir avec les trois victimes : les journalistes Mihai Dragolea et Radu Constantin Mocanu, et l’activiste Tiberiu Bosutar, qui les aidait à enquêter sur des crimes environnementaux dans la région pour leur documentaire.

Le groupe s’était rendu dans un point spécifique après qu’un habitant avait signalé à Tiberiu Bosutar des activités inhabituelles.

"Une vingtaine de personnes nous ont attaqués avec des haches et des battes”

Tiberiu Bosutar fait partie des nombreux activistes à poster des vidéos d'exploitation forestière illégale sur les réseaux sociaux, dans le but de cumuler les preuves pour rapporter ces abus à la police.

Les Roumains ont perdu toute confiance dans les autorités étatiques [concernant l’exploitation forestière, NDLR], donc j’ai fini par recevoir des centaines de messages quotidiens sur l'exploitation illégale. J'essaie autant que possible d’aller sur le terrain pour documenter ce qu'il s’y passe, de sorte que lorsque j’appelle les autorités, elles ne puissent plus cacher la vérité.

Le 14 septembre, j’ai reçu un message à propos d’une opération d’exploitation qui semblait illégale. À ce moment-là, j'étais avec deux journalistes qui filmaient un documentaire sur le sujet et nous avons décidé d’aller sur place deux jours après pour enquêter.

Nous sommes arrivés vers 14 h 30. Une demi-heure après, une vingtaine d’hommes sont arrivés, avec des haches et des battes à la main, et très vite ils ont commencé à nous attaquer.

Le documentariste Mihai Dragolea explique ce qui a suivi :

Ils ont commencé à nous crier dessus, à nous dire d'arrêter de filmer et de dégager rapidement. Nous avons sauté dans notre voiture mais n’avons pas pu la démarrer. Ils ont commencé à frapper Tiberiu, et Radu a été extirpé de la voiture, puis moi également. J’ai pris un coup de poing dans la joue. J’avais peur que si nous n’appelions pas la police, nous allions mourir sur place.

Je me suis jeté dans un ravin et j’ai appelé le numéro de la police, leur demandant d’arriver avec des sirènes allumées pour que nos agresseurs les entendent et s’en aillent. Environ 30 minutes plus tard, la police est arrivée et, heureusement, ils ont arrêté certains des agresseurs qui avaient entre-temps déshabillé Tiberiu et l’avaient frappé à coups de pied. Quant à mon collègue Radu, il avait été frappé à la bouche et avait perdu connaissance.

Tout ce que nous avions filmé a été effacé et notre matériel détruit. S’ils jugent utile de se comporter comme une bande organisée envers des journalistes et des activistes, c’est qu’il doit y avoir beaucoup à perdre et que beaucoup d’argent est en jeu.

Tous nos agresseurs sont désormais libres. Je pense qu’ils sont sous contrôle judiciaire, donc ils ne peuvent pas quitter la région, mais personne n’est détenu.

Le collègue de Mihai, Radu Constantin Mocanu, qui a perdu connaissance et a été victime d’une commotion cérébrale, explique à notre rédaction qu’il ne se souvient pas de ce qu’il s’est passé. Il dit s’être réveillé le jour suivant à l'hôpital avec "une lèvre gonflée, du sang sur les vêtements et un mal de crâne".

Nos Observateurs ne sont pas les seuls à avoir été violemment attaqués alors qu’ils tentaient de documenter l'exploitation illégale de cette forêt. Ces dernières années, six gardes forestiers ont été tués, 650 frappés, attaqués avec des haches ou se sont fait tirer dessus après avoir pris sur le fait des exploitants illégaux , selon l’Union forestière roumaine. En 2019, le meurtre de deux rangers avait provoqué une condamnation internationale.

L’émergence de la "mafia du bois"

Ces exploitants qui enfreignent les législations environnementales sont surnommés la "mafia du bois" et agissent depuis des décennies. Selon des données qui avaient fuité d'un rapport gouvernemental en 2019, 38 millions de mètres cubes de bois seraient extraits des forêts roumaines chaque année, dont environ la moitié résulte d’une exploitation illégale.

L’exploitation forestière devient illégale à partir du moment où le bois est prélevé dans des zones censées être protégées ou coupé dans des quantités supérieures aux quotas fixés, de sorte que des pans entiers d’une forêt disparaissent. Le bois ainsi coupé échappe au paiement de taxes, ce qui fait baisser son prix et incite d’autres exploitants à recourir aux mêmes pratiques.

Depuis la fin du communisme en Roumanie en 1989, des entreprises étrangères se ruent sur les ressources forestières roumaines. Par exemple, l’entreprise HS Timber (anciennement Austrian Holzindustrie Schweighofer), qui revend du bois à de grandes entreprises européennes comme Ikea. En 2015, l’agence d’enquête environnementale avait publié un rapport révélant des enregistrements vidéo secrets d’un représentant de l’entreprise autrichienne admettant qu’il achetait du bois illégal et proposant même des bonus aux producteurs, ce qui n’avait pas empêché l'entreprise de nier les accusations à son encontre.

Selon Mihai Dragolea, la mafia du bois a pris plus de consistance encore après l'entrée de la Roumanie dans l’Union européenne en 2007, et son émergence a été facilitée par les gouvernements roumains, accusés de laisser libre cours à la corruption depuis trente ans.

La Roumanie est un État faible, avec beaucoup de corruption. Grâce au système communiste de gestion des forêts, le pays a des excédents de forêts et d’espèces qui ont une forte valeur économique. Mais depuis l’adhésion à l'Union européenne et l'accélération de l’ouverture de notre économie aux marchés internationaux, la pression de la demande sur nos forêts s'est nettement accrue.

Nous ne pouvons pas dire que nous sommes victimes de la pauvreté que nous avons connue dans les années 1990, mais nous sommes devenus les victimes d’une culture de la consommation et du succès des modèles capitalistes. C’est comme ça que dans des zones comme Suceava, des structures de crime organisé se sont développées.

Ces groupes mafieux profitent de toutes les ressources vulnérables, comme la nature. Ils coupent, parce qu'il y a beaucoup d’argent à se faire dans l’exploitation illégale. Dans de nombreux cas, le gouvernement est complice de la destruction de nos forêts. Il sait ce qu’il se passe et mais il ferme les yeux.

"Les exploitants essayent de couper autant qu’ils peuvent avant que les restrictions ne prennent effet"

En février 2020, la Commission européenne a lancé une procédure d’infraction contre la Roumanie pour avoir manqué à la protection de ses forêts et de ses espaces sensibles, partie intégrante de Natura 2000, un réseau de sites naturels européens à grande valeur patrimoniale, en raison de leur faune et leur flore.

Pour beaucoup, cette sanction a été un pas dans la bonne direction. Mais selon un activiste roumain (qui requiert l’anonymat), les régulations européennes n’ont pas aidé à limiter l'exploitation forestière illégale. C’est même le contraire :

Depuis que l’UE a pris des mesures, l'exploitation s’intensifie dans de nombreuses zones. Cela a provoqué une sorte d’hystérie, les exploitants essayent de couper autant qu’ils peuvent avant que les restrictions ne prennent effet.

Il faut que ces réglementations soient mises en place, mais en parallèle de mesures nationales plus strictes. Sinon rien ne changera. Tant qu’il y aura du bois et pas de condamnations, les gens continueront de couper, tant il y a d’argent en jeu.

La Roumanie abrite l’une des dernières forêts primaires d’Europe, un écosystème habité par diverses espèces et dont les arbres sont uniques, capables d’absorber 70 % de carbone de plus que des forêts exploitées. Malgré les violences qu’ils subissent, nos Observateurs assurent qu’ils continueront leur combat, dans l’espoir que leurs alertes permettent de saveur ce milieu à temps.

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