Florian Zeller raconte les coulisses de "The Father", son film oscarisé

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Olivia Colman et Anthony Hopkins dans The Father, de Florian Zeller. -  Trademark Films
Olivia Colman et Anthony Hopkins dans The Father, de Florian Zeller. - Trademark Films

Des Oscars américains aux Goya espagnols en passant par les Baftas anglais, rarement l'œuvre d'un réalisateur français - qui plus est un premier essai - n'aura récolté autant de distinctions internationales. The Father de Florian Zeller, d'après sa pièce homonyme, sort enfin ce mercredi 26 mai.

Anthony Hopkins, récompensé par l'Oscar du meilleur acteur pour sa prestation dans le film, y tient l'un de ses rôles les plus mémorables, celui d'un vieil homme qui bascule progressivement dans la démence sénile, au point de ne plus reconnaître ses proches et son appartement, qu'il confond avec le personnel soignant et l'établissement médical où il se trouve. The Father est un cauchemar filmé de la manière la plus douce possible, commente Florian Zeller, qui a de son côté reçu l'Oscar du meilleur scénario adapté:

"L’idée est précisément de mettre le spectateur dans une position singulière, celle du personnage principal, pour ne plus savoir ce qui est réel. C’est un monde qui semble avoir perdu toute logique - ce qui est le propre du cauchemar. Mais ce qui distingue le film du cauchemar, c’est que cette histoire est traitée de manière très réaliste. La tentation aurait pu être de faire des effets de caméra pour bien souligner la désorientation du personnage, mais j’ai voulu à l’inverse traiter tout comme si c’était la réalité pour que le spectateur soit obligé de chercher activement le sens pour précisément ressentir tout ce que ressent le personnage: la frustration, l’incohérence, l’incertitude, l’angoisse..."https://www.youtube.com/embed/weMVmI4k0yI?rel=0&start=1

Pour mieux "projeter" le spectateur dans cette expérience "entière, sensuelle, visuelle" de la désorientation, Florian Zeller a voulu briser la "cohérence" de l'espace et du temps, en montant certaines scènes comme un palindrome, ou avec des informations contradictoires. Un choix qui lui a valu d'être comparé à Christopher Nolan dans la presse anglo-saxonne. Le réalisateur de Memento et d'Inception n'a cependant pas été une référence pour lui, bien qu'il concède des "points d’équivalence" entre leurs œuvres.

Si le sujet de The Father est éprouvant, le film débouche sur un final d'une "douceur extrême", insiste le réalisateur: "Je ne voulais pas que ce soit un jeu d’esprit où il fallait trouver une combinaison qui fasse sens. Je voulais que tout cela débouche sur un endroit d’une grande humanité où on voit Anthony, le personnage, mais aussi l’acteur, complètement dénudé, sans masque, confronté à cette émotion la plus simple, la plus primordiale, la plus ancestrale presque, qui est celle d’un enfant perdu, et d’une femme qui vient le consoler - ce qui est le rôle le plus noble de certains infirmiers et de certaines infirmières."

"Son propre sentiment de mortalité l’a écrasé"

C'est pour des scènes comme celle-ci, où Anthony Hopkins s'abandonne entièrement à son personnage, qu'il a reçu l'Oscar du meilleur acteur. Le comédien réussit l'exploit, rien qu'avec son regard, à retranscrire la sensation de voir une personne en pleine dégénérescence: "Quand bien même c’est un acteur qui a un niveau technique incroyable, ce que vous percevez dans son regard est quelque chose qui dépasse la technique", loue Florian Zeller, avant d'ajouter:

"Je pense qu’il a eu l’intuition très tôt qu’il avait un rôle dans lequel il allait pouvoir exprimer quelque chose qu’il n’avait jamais pu exprimer et qui lui tenait à cœur. L’idée, c’était de toucher cet endroit où on commence à perdre pied, mais où on a encore la conscience qu’on est en train de perdre pied, et où on essaie de le dissimuler."

Dans certaines scènes, son personnage, complètement désorienté, implore sa mère. Des séquences très troublantes, où Anthony Hopkins donne l'impression d'être réellement aux portes de la sénilité: "On a tenté de ne pas fabriquer un personnage et des émotions, mais seulement de vivre la traversée de ce labyrinthe. C'est pour ça que le personnage s’appelle Anthony, que j’ai décidé qu’on ne répéterait pas avant de tourner, pour ne pas figer les choses. Je lui ai demandé d’être ce qu’il est et de se laisser bousculer pour que les émotions grandissent en lui."

"Pour ces moments où on le voit s’effondrer", poursuit Florian Zeller, "je pense qu’il est allé chercher des choses qui lui sont très secrètes et très sincères - c'est son propre sentiment de mortalité qui l’a écrasé."

Sur le tournage, les décors du film changeaient aussi sans cesse, comme dans le film. Anthony Hopkins avait réellement l'impression d'être Anthony, son personnage: "On ne savait plus toujours où nous étions nous-mêmes. Ca lui permettait de toucher ce degré de vérité."

Bientôt The Son avec Hugh Jackman et Laura Dern

Après le succès de The Father, Florian Zeller adapte au cinéma The Son, une autre de ses pièces, qui porte sur les tourments de l'adolescence. Début du tournage cet été à New York avec Hugh Jackman et l'actrice oscarisée Laura Dern. Le réalisateur ignore encore à quoi ressemblera son film: "Ce sera très différent de The Father parce que The Son a besoin de quelque chose de différent. Je ne crois pas que ce soit le metteur en scène qui décide de son style - c’est le film qui décide pour le réalisateur de ce dont il a besoin et je suis toujours dans le processus de découverte."

Adaptera-t-il après La Mère, troisième volet de la trilogie formée par Le Père et Le Fils? "Je ne sais pas encore. C'est difficile de planifier les désirs à l’avance. Pour tenter de faire un film, et de bien le faire, il faut se donner complètement. Autant je sais que je veux faire The Son maintenant, autant je ne sais pas pour la suite, mais j’aimerais construire cette trilogie. Pour moi, ça ferait sens."

Article original publié sur BFMTV.com