Flambée du prix de l'électricité en France : "Les prix sont complètement démentiels"

© Thierry Zoccolan, AFP

Le prix de gros de l'électricité en France a atteint un record vendredi : il a dépassé 1 000 euros le mégawattheure (MWh), contre 85 euros/MWh il y a un an. Pour Nicolas Goldberg, expert énergie chez Colombus Consulting, cette flambée des prix pourrait se traduire par "une hausse entre 30 et 40 % des prix régulés" en février.

Panique sur le marché de l'énergie en Europe. Les prix français de l'électricité ont dépassé 1 000 euros le mégawattheure (MWh) vendredi 26 août, alors qu'ils atteignaient environ 85 euros/MWh il y a un an. Pour décembre prochain spécifiquement, le mégawattheure d'électricité française s'échange déjà à plus de 1 600 euros, un niveau extraordinairement élevé. Tous les pays européens sont frappés par cette envolée notamment l'Allemagne, avec des prix qui dépassaient vendredi 850 euros contre 85 euros/MWh il y a un an. La République tchèque n'est pas en reste : son Premier ministre a annoncé vendredi que son pays convoquerait une réunion de crise.

Cette situation résonne avec les mots d'Emmanuel Macron, qui a appelé mercredi à l'"unité" et a prôné la "sobriété énergétique" devant la fin de "l'abondance". Dans ce contexte, les marchés ne sont pas les seuls à s'affoler : des dizaines de milliers de clients migrent de fournisseurs privés d'électricité vers l'énergéticien public, EDF, et son tarif fixe. Mais compte tenu de cette explosion des prix de l'électricité, la facture pourrait être salée pour les consommateurs, y compris pour les détenteurs d'un tarif réglementé. Entretien avec Nicolas Goldberg, expert énergie chez Colombus Consulting.

France 24 : À quoi correspond le prix de gros de l'électricité ?

Nicolas Goldberg : Ce sont des blocs d'énergie échangés sur les marchés pour constituer l'approvisionnement de clients sur un temps donné, qui peut être un an, deux ans ou trois. En réalité, il n'y a pas un prix de gros de l'électricité mais plusieurs. Il y a, par exemple, le prix du jour pour le lendemain qui est indexé sur la dernière centrale appelée. Et il y a d'autres produits : le prix sur une semaine, sur un mois ou une année. Ces prix-là sont le fruit d'effets d'anticipation : ils sont calés sur les prix du jour pour le lendemain. Or les fournisseurs achètent différents produits et les mélangent pour définir son prix.

Le prix de gros de l'électricité en France dépasse 1 000 euros le mégawattheure (MWh) pour 2023, contre 85 euros il y a un an. En quoi s'agit-il d'un record ?

Les prix sont complètement démentiels. Par comparaison, avec le réacteur EPR de Hinkley Point, l'Angleterre a donné un tarif de revente de l'électricité garanti à 92,5 livres/MWh [valable pendant 35 ans à partir de 2012]. Tout le monde a dit que c'était cher payé. Et en ce moment, les prix calendaires (sur une année) se situent entre 900 et 1000 euros/MWh donc neuf fois le prix garanti sur 35 ans d'un EPR au Royaume-Uni.

Quelles sont les raisons de l'envolée des prix de gros ?

Le marché est extrêmement nerveux parce qu'il y a beaucoup trop d'incertitudes. Les prix de gros sur le long terme sont fixés par effet d'anticipation par rapport aux prix de gros sur le court terme. Comme les prix de court terme s'envolent, il y a un effet d'anticipation avec les prix de plus long terme. Et surtout EDF a, en ce moment, avec son parc nucléaire, des problèmes à long terme. Le parc nucléaire fait face à des problèmes de corrosion, [un phénomène détecté au niveau des coudes des tuyauteries d'injection de sécurité, qui permettent de refroidir le réacteur en cas d'accident, et qui se traduit par des petites fissures].

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À cause de cela, les réacteurs d'EDF ne produisent pas autant que prévu [seuls 24 des 56 réacteurs nucléaires d'EDF fonctionnent en ce moment] et donc EDF est souvent obligée de racheter sur le marché ce qu'elle avait prévu de produire et ce qu'elle ne produit pas. Jeudi, EDF a annoncé que les corrosions vont mettre plus de temps à être réparées que prévu. EDF va donc situer ses prédictions de production dans une tranche basse, ce qui fait augmenter les prix calendaires.

La Russie, qui était le premier fournisseur de gaz européen, réduit drastiquement ses exportations à l'UE en raison des sanctions liées à la guerre en Ukraine. Cette baisse des flux de gaz est-elle un autre facteur de la hausse des prix de l’électricité ?

Oui, car la guerre en Ukraine a un énorme impact sur ces prix de gros parce qu'elle a fait augmenter les prix du gaz. En effet, le prix du gaz est assez structurant dans les prix de gros. Pour le tarif du jour pour le lendemain, c'est la dernière centrale appelée qui fixe le prix pour tout le monde donc si cette centrale décrète que le prix du gaz va être, par exemple, à 500 euros/MWh, le prix sera le même pour toutes les autres centrales. Or, en Europe, on fabrique encore énormément d'électricité à partir du gaz et l'énergie hydraulique cale souvent son prix sur le gaz. C'est pour cela que l'on se retrouve avec des prix qui augmentent partout quand le prix du gaz augmente.

Quelles vont être les conséquences de l'envolée des prix de gros pour les consommateurs ?

Ça va se ressentir sur la facture du client mais c'est compliqué de savoir de quelle façon. La facture ne va pas être multipliée par 20 dès demain. Quand un consommateur signe un contrat avec un fournisseur, ce dernier vend l'électricité à un prix qui court sur la durée. Mais quand le fournisseur renouvelle le contrat et réévalue le niveau du prix régulé, il le fixe suivant les prix du marché. Or les prix régulés évoluent tous les mois de février. Donc il est difficile de savoir comment ça va évoluer d'ici février. Mais en bref, s'il y a une hausse des prix, les consommateurs qui ont choisi le tarif régulé le verront sur leur facture en février. Avec les prix que l'on commence à avoir, en février, on pourrait avoir une hausse entre 30 et 40% des prix régulés.

Mais je ne vois pas le gouvernement laisser faire ça. Je ne sais pas s'ils vont reconduire le bouclier tarifaire et comment. [Mis en place le 1er octobre 2021, le "bouclier tarifaire" gèle les barèmes applicables pour les tarifs réglementés de vente de gaz pour éviter aux particuliers de supporter une trop forte hausse des prix]. L'État pourrait y mettre fin pour le remplacer par des aides. Car à l'origine, si l'État a créé un bouclier tarifaire, c'était de façon temporaire et en visant un lissage sur le long terme. Mais on voit bien qu'aujourd'hui, le "bouclier tarifaire" n'est plus du tout temporaire.

Mis à part une potentielle hausse des tarifs, d'autres effets sont-ils redoutés ?

Oui, parce que sur l'hiver, on a des vraies tensions sur l'approvisionnement électrique avec des possibilités de défaillance. On a un déficit de production d'électricité en France principalement parce que le parc nucléaire produit moins en raison des corrosions des réacteurs et des maintenances. Donc s'il fait froid cet hiver, et que à certains moments, on a un déficit entre la production et la consommation, on peut avoir recours à trois leviers : les coupures industrielles - quelques industriels sont rémunérés pour qu'à tout moment, l'électricité soit coupée - ; une baisse de tension sur le réseau ; et le dernier levier mais qu'il faudrait éviter, c'est les coupures ciblées.

Il s'agit de couper un départ de distribution pendant deux heures et ensuite de recommencer ailleurs, et ainsi de suite. Les coupures industrielles, c'est déjà arrivé quelques fois ces dernières années et on pourrait utiliser ce levier cet hiver. Mais on n'est jamais allé plus loin. On n'a jamais eu recours pour l'instant à une baisse de tension généralisée. Ce ne serait pas très grave par rapport à l'utilisation du troisième levier, qui revient à couper l'électricité chez les consommateurs.