La fin de "L'Attaque des titans" est-elle réussie?

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Le tome 34 de
Le tome 34 de

Conclure une saga n’est jamais facile, surtout lorsque celle-ci est la plus populaire de la décennie. Avec L'Attaque des titans, Hajime Isayama aura réussi à décevoir ses fans avec un 139e et ultime chapitre jugé incohérent lors de sa prépublication, puis à les reconquérir avec un vertigineux épilogue de sept pages ajoutées in extremis dans le volume relié paru en octobre dernier. Un exploit à l’image d’un manga qui n'aura jamais cessé de déjouer les attentes du public.

Avec le recul, fans et spécialistes de Shingeki no Kyojin (SnK) sont "globalement" satisfaits de cette fin, bien que certains soient si déçus qu’ils sont prêts à se débarrasser de leur intégrale. "Il semblerait que se concentrer sur l’idée d’une fin réussie soit un phénomène essentiellement occidental. Au Japon, la fin a soulevé moins de débats", commente en préambule Julien Bouvard, maître de conférences en études japonaises à l'Université de Lyon.

Victor, animateur du compte Twitter @AttaqueTitansFr, qui fédère plus de 88.000 fans de la licence, juge ainsi "cohérente et bien amenée" cette conclusion qui voit Eren mourir après avoir accompli son projet de génocide mondial. "Sa mort m'a beaucoup marquée. J'ai énormément de mal à m'en remettre", indique la traductrice Fédoua Lamodière. "J’aurais évidemment souhaité qu'Eren reste en vie mais du point de vue du récit je reconnais que sa mort était nécessaire."

Une fin heureuse "ne pouvait pas être crédible" dans une œuvre aussi sombre et désespérée, acquiesce Marie Vautrin, cheffe de produit chez Pika, l’éditeur français de L'Attaque des titans. "C’était une bonne fin, mais je n’ai pas forcément aimé, parce que ça m’a fait mal", complète Kyta, co-animateur avec son frère Kamal de la chaîne YouTube Mont Corvo, qui analyse les ressorts du manga. "Ce n’est pas une série faite pour se sentir libéré", abonde Julien Bouvard. "Même la catharsis de la fin laisse dans un état de confusion et de gêne."

"On est vraiment dans le fascisme total"

Tous déplorent une fin trop rapide. "Certaines choses auraient pu être explicitées. Je regrette énormément qu’il n’y ait pas eu une dernière discussion entre Eren et Reiner", explique Kamal. Selon Kyta, l’ultime chapitre ne pouvait être que décevant: "Chaque chapitre bouleversait notre lecture. C’est aussi le lot du 139e chapitre. Sauf que cette fois, il n’y aura pas de 140. Ça aura peut-être été le piège de l’auteur."

Certains espéraient une fin brutale et douce-amère dans la lignée de Devilman (1972-1973) de Gô Nagai. "Cette fin donne presque une sensation de statu quo, comme s'il ne fallait pas trop abîmer cette œuvre afin de la garder intacte pour de prochaines déclinaisons", désapprouve TheFrenchPhenom, internaute spécialisé dans la culture japonaise. "Il y a vraiment cette sensation qu'Isayama roulait à fond pendant toute l'œuvre et qu'il s'est brutalement arrêté devant la ligne d’arrivée. Le temps nous donnera sans doute des réponses sur tout ça, mais on se demande vraiment ce qui a pu freiner Isayama dans son élan. Pour le moment, ça donne surtout l'impression qu'Isayama était trop conscient des attentes des lecteurs."

Isayama ne s’est jamais caché d’avoir modifié sa fin d’origine. En refusant cependant d’adoucir son récit et d'apaiser les relations entre les deux empires antagonistes, Mahr et Eldia, il "s’est laissé un peu dépasser", estime Julien Bouvard. L’universitaire se dit ainsi "un peu dérangé" par les discussions "lunaires" de personnages hésitant entre exterminer les Eldiens et les stériliser:

"On parle de l’extermination d’une bonne partie de l’humanité comme si c’était un choix tout à fait envisageable et pertinent! L’impossibilité d’envisager le monde en dehors d’un conflit de civilisation, racial en l'occurrence, est extrêmement gênant. Les critiques sur le fascisme présumé de la série étaient un peu surinterprétées sur la première partie, car il y avait malgré tout un refus du manichéisme et d’avoir un point de vue unique sur le monde. Le récit était encore ouvert. Néanmoins, à partir du moment où le seul choix qu’on a c’est la stérilisation contre l’extermination totale, le simple fait d’oublier totalement la paix, la discussion, le consensus, là on est vraiment dans le fascisme total."

Sentiment partagé par Victor, qui lui aussi a été "dérangé" par la décision d’Eren d’anéantir la quasi-totalité de la population mondiale "pour que ses amis soient reconnus comme des héros lorsqu'ils le tueront". Une vision du monde exposée au début du chapitre 139 dans un échange entre Eren et Armin. "Pendant des mois, voire des années, je soutenais à tout mon entourage qu'Eren avait une bonne raison d'agir comme il le faisait, qu'il devait avoir un plan, qu'il n'était pas juste ce qu'il prétendait être... Quand les derniers chapitres ont confirmé cette version, j'étais à la fois soulagée et dévastée", raconte Fédoua Lamodière, selon qui "on ne ressort pas indemne de SnK."

Isayama peintre de l’âme humaine

Parce qu’il montre "le personnage le plus démoniaque" de SnK redevenir humain au moment où il doit faire face à ses responsabilités, l'échange d'Eren avec Armin est d’une cohérence implacable, assure Marie Vautrin: "Eren tombe le masque devant son ami d’enfance. On voit un jeune homme écrasé sous le poids de son destin qui se confie à son meilleur ami. Il n’a pas besoin de jouer un rôle mais peut exprimer ce qu’il ressent sans peur d’être jugé ni sans conséquence car Armin ne se rappellera ses paroles qu’après sa mort."

Chaque personnage a révélé face à la mort au cours de la série une facette inédite de sa personnalité, rappelle Kamal: "La mort d’une autre grande figure du manga, Erwin Smith, n’est pas en accord avec ce qu’il a été: ce grand prince machiavélique, qui n’hésite jamais à envoyer à la mort des soldats pour réaliser son rêve, va à la toute fin se sacrifier pour les autres. Eren, c’est pareil, mais à très grande échelle." Son frère y voit une métaphore du rite de passage à l’âge adulte des shōnens classiques:

"Eren a toujours dit qu’il était insensible face au monde qui l’entourait et à la fin c’est le premier à être le plus pathétique, à dire que tout cela l’importe énormément et qu’il ne veut pas partir. C’est là où il est le plus humain et le plus juste. Hajime Isayama est le mangaka qui a su le mieux peindre le caractère humain, qui jusqu’à la toute fin ne cesse de répéter les erreurs du passé."

Pour cette raison, le sort réservé au personnage le plus populaire de la série, Livai, qui finit gueule cassée et paraplégique, est particulièrement intéressant - et permet de comprendre les véritables intentions de Isayama avec SnK. "Livai était l’homme le plus fort du monde", rappelle Kyta. "Le voir finir sur un fauteuil roulant, c’est très habile de la part de Isayama. Il fallait que Livai reste en vie pour qu’il se souvienne de tous ses amis morts au combat. Il doit raconter le passé pour éviter qu’il se répète, c’est le vétéran qui va apporter un meilleur lendemain. II devient la personnification du devoir de mémoire."

"Le regard d’Eren m’a vraiment angoissé"

Le 139e chapitre de SnK ne marque pas seulement l’aboutissement d’une mécanique implacable de scénario. C’est aussi le triomphe d’un dessinateur dont le style graphique un peu brut avait rebuté ses premiers lecteurs. "Les personnages se ressemblaient tous, les perspectives n’étaient pas forcément les bonnes", se souvient Kamal.

Dix ans plus tard, le 34e tome compte certaines des planches les plus abouties de son auteur, avec des compositions et des niveaux de détail jamais atteints auparavant. "Le niveau de dessin des dix derniers chapitres est formidable", confirme Victor, particulièrement bluffé par les images du Grand Terrassement. "J’ai été aussi très marqué par le combat entre Eren et Armin en titans. L'effet de gigantisme est très fort et l'intensité du combat se ressent comme voulu."

"La scène où Bertolt en Titan apparaît est pour moi l’une des plus marquantes dans sa composition", ajoute Marie Vautrin. "Le découpage avec le gros plan sur l’œil de Jean qui découvre le Titan Colossal nous fait bien partager l’effroi que ressentent les personnages face à la situation désespérée dans laquelle ils se trouvent." Fédoua Lamodière a de son côté été "particulièrement impressionnée par les expressions des personnages: on comprend tout de suite leurs sentiments, même sans dialogues."

Les progrès de Hajime Isayama en dessin se remarquent en particulier dans la fameuse scène de la mise à mort d’Eren. Le regard que lance Eren à Mikasa avant qu’elle ne lui tranche la tête est sans aucun doute l’image la plus inoubliable de SnK. Preuve du talent d’Isayama, certains fans ne s’en sont pas encore remis. "J'ai ressenti un certain malaise", confie Victor.

"Ce visage m’a beaucoup chamboulé", ajoute Kamal. "Le regard d’Eren est d’une vanité sans nom. C’est un gouffre, ce regard. C’est pour moi le dessin le plus violent de toute la série. Quand je suis allé dormir après avoir lu ce chapitre, je fermais les yeux et je le voyais toujours. Je le vois vraiment comme un adieu à Eren. On le voit mourir avec ce regard. Ça m’a vraiment angoissé."

"Les visages ont toujours été très importants chez Isayama, mais finir sur un tel regard, j’ai trouvé ça parfait", renchérit son frère Kyta. "On aurait pu avoir un regard très énervé, très triste, mais non, il a ce regard très fatigué. Il est en train de s’endormir. C’est d’une mélancolie très puissante. J’ai trouvé ça parfait."

Une histoire d’amour

Une fois la tête d’Eren tranchée, Mikasa s’en empare et l’embrasse, dans un geste qui rappelle la fin de Devilman ainsi que les mythes de Judith et Holopherne et de Salomé et Saint Jean-Baptiste. La scène se déroule sous le regard d’Ymir, la première personne à avoir reçu le pouvoir des titans et à le transmettre. Une scène dérangeante qui en rappelle une autre, plus joyeuse, survenue au début du chapitre 122, où Ymir regarde deux villageois s’embrasser.

"On comprend que c’est la petite fille, Ymir, qui a fait tout ça", détaille Kamal. "C’est elle qui a créé l’histoire pour amener Eren et Mikasa à se rencontrer et à s’embrasser parce qu’il y a 2000 ans elle avait déjà vu des adultes s’embrasser et qu’elle voulait revoir ça." Marie Vautrin y voit davantage une réponse de Mikasa à la question d’Eren dans le chapitre 123, 'Je suis quoi, pour toi?'. "À ce moment, elle n’avait pas su quoi répondre à Eren et elle regrettait ce choix. Mikasa n’a jamais clairement exprimé ses sentiments. Pour moi, elle exprime dans ce baiser tout son amour pour Eren."

Quelques pages auparavant, Eren avait révélé à Armin son amour pour Mikasa. Une révélation qui avait déçu les fans. "Pour ma part, j'ai toujours trouvé leur relation décrite de façon très subtile", défend Fédoua Lamodière. "Il ne faut pas oublier qu'Eren est avant tout un adolescent un peu paumé, et je trouve que la confusion de ses sentiments est écrite avec beaucoup de subtilité." Julien Bouvard ne cache pas sa frustration face à cette déclaration tardive: "Elle est assez touchante en un sens, mais quand on relit avec un peu de distance le récit on se dit que c’était quand même un peu beaucoup d’exterminer la quasi-totalité de la population pour vivre un amour librement."

La scène finale où une colombe vient remettre l'écharpe sur l'épaule de Mikasa a aussi fait couler beaucoup d’encre. Il s’agirait de la toute dernière action d’Eren, réincarné en oiseau, avance Marie Vautrin: "Dans L’Attaque des Titans, l’oiseau est vraiment le symbole de la liberté qu’on retrouve à plusieurs reprises dans la série. Je vois cette scène comme un message d’Eren qui demande à Mikasa d’avancer et de ne pas rester enchaîné à son souvenir. On voit un oiseau dans le chapitre 138 au moment où Eren demande à Mikasa d’être libre et de se débarrasser de son écharpe au moment de sa mort. Ce passage peut donc être vu comme un écho à cette scène."

La vie continue

L'épilogue a suscité davantage l'unanimité en proposant un concentré des thématiques de SnK (l'horreur de la guerre, l'éternel recommencement…) et une fin ouverte. Alors que l’humanité bascule dans un nouvel engrenage meurtrier, l’arbre où Eren est enterré a grandi au fil des siècles pour atteindre la taille de celui qu’Ymir avait découvert lorsqu’elle a acquis le pouvoir du Titan Originel.

La dernière image montre un enfant et un chien s’approcher du conifère sacré. "On ne peut pas s'empêcher de penser que tout va recommencer", glisse Fédoua Lamodière. "C’est donc une fin ouverte, qui souligne toutefois l’aspect destructeur de l’Humanité car celle-ci semble avoir été en grande partie décimée non pas par des Titans cette fois-ci mais par des bombes", ajoute Marie Vautrin.

"Voir ce qui va se passer 2000 ans après notre mort est un interdit terrifiant", conclut Kyta. "C’est le principe même d’un cauchemar, un cauchemar qui est celui de la réalité de la vie. On est vraiment une petite goutte d’eau dans l’histoire de l’humanité. On va mourir. Il y aura des gens après nous, des guerres. Quand on voit cet enfant devant l’arbre, on se dit que l’attaque des titans était juste un épiphénomène survenu il y a des millénaires."

Article original publié sur BFMTV.com

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