Les filles, premières victimes du travail des enfants qui augmente

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À l’occasion de la Journée internationale des filles, chaque 11 octobre, Plan International sonne l’alarme : 160 millions d’enfants travaillent dans le monde, soit une augmentation de 8,4 millions de travailleurs ayant moins de 18 ans depuis 2016. Avec la pandémie de coronavirus, les chiffres devraient empirer, avec les filles en première ligne, plus rapidement déscolarisées que les garçons et invisibilisées dans les décomptes.

Dans les mines comme dans les champs, dans les usines ou dans des boutiques, sur l’eau comme sur terre, 63 millions de filles travaillent. Et ce chiffre, déjà conséquent, est sous-estimé. « Ces données issues de l’Organisation Internationale du Travail et de l’alliance 8.7 ne peuvent pas prendre en compte les pires formes d’exploitation des filles, notamment l’esclavage domestique, l’enrôlement dans des groupes armés, l’exploitation sexuelle à des fins commerciales ou encore le travail domestique, faute de chiffres », précise Juliette Bénet, l’une des deux porte-parole de l’ONG Plan International qui lutte pour faire progresser le respect des droits des enfants et l’égalité entre les filles et les garçons. Un problème méthodologique qui peut fausser la perception du public, regrette Julien Beauhaire, le deuxième porte-parole de l’ONG : « Ce chiffre, face aux 97 millions de garçons travailleurs, pourrait faire croire que les filles sont moins touchées que les garçons mais c’est faux : ces autres formes d’exploitations invisibilisent le réel sort des filles. »

Les filles sont plus exposées

La crise sanitaire pourrait, selon les premières estimations, mettre 9 millions d'enfants supplémentaires au travail, sans compter les exploitations informelles. Une hausse due à la crise économique qui paupérise les populations, mais aussi aux confinements successifs. Or, en situation d’urgence, lors de conflits, de catastrophes sanitaires ou écologiques, les filles sont les premières affectées : elles ont 2,5 fois plus de risque d’être déscolarisées que les garçons. « Quand la pauvreté augmente de 1%, le travail des enfants augmente de 0,7%. Et il y a un lien évident entre pauvreté et exploitation des filles. Une fille à la maison c’est une bouche à nourrir, elle représente un poids économique pour les parents », assène Julien Beauhaire.

La déscolarisation induite par les confinements fait souvent perdre aux filles le chemin de l’école et les expose aux dangers, ajoute Juliette Bénet : « Quand une fille ne va plus à l’école, la famille préfère la confier à un mari, pour éviter d’avoir une bouche à nourrir en plus. Elles sont aussi exposées aux violences sexuelles, notamment intrafamiliales. Certaines sont contraintes, lorsqu'elles sont enfermées chez elles, à travailler 10h par jour pour soutenir leur famille. » Une autre tendance alarmante se dessine, avec une augmentation pendant les confinements : l’exploitation sexuelle des filles sur le web. Aux Philippines, le nombre de cas signalés est passé de 50 000 à plus de 120 000 entre février et mars 2020.

Encourager le retour à l’école

Les zones les plus concernées par le travail des enfants sont l’Asie du Sud et l’Afrique subsaharienne. Sur le continent africain, un enfant sur cinq est concerné. Jane Mrema est responsable du programme Protection de l’Enfant de Plan international en Tanzanie. Tous les jours, elle voit les inégalités de genre pour accéder à l’école : « Sur le terrain, il y a des filles qui sont censées être à l’école mais qui n’y sont pas, qui aident à la tenue de l’entreprise familiale, à la pêche, à l’agriculture. La pauvreté peut jouer, certes, mais aussi les attentes de la famille, qui souhaite que la fille participe à la tenue de la maison. » L’école est un lieu sanctuaire, où les filles sont protégées de la plupart des formes d’exploitations. La scolarisation induit une meilleure compréhension des inégalités de genre, et donc la possibilité de briser un cercle vicieux. « Une fille déscolarisée va reproduire le cercle qui enferme les filles depuis des générations, celui du mariage forcé. Les grossesses précoces et l’accouchement sont la première cause de mortalité des adolescentes », rappelle Julien Beauhaire.

Pour des raisons économiques, la possibilité de donner sa fille à un mari peut être attractif pour des familles, confirme Jane Mrema : « Les mariages précoces permettent aux parents d’obtenir une dot rapidement, c’est pour cela qu’on sensibilise aussi les parents aux bénéfices que leurs filles peuvent retirer en allant à l'école, et qu’on cherche avec eux d’autres sources de revenus, comme des prêts. » Les ONG font également du lobbying auprès des États pour tenter de modifier les politiques en matière d’éducation. « On demande aux États de garantir aux filles un cycle de 12 ans d’éducation sûre, gratuite et de qualité, et à consacrer 20% de leur revenu national aux investissements dans l’éducation », réclame Julien Beauhaire.

Lutter contre le sexisme intériorisé

Plus que la paupérisation ou le contexte sanitaire, c’est contre la mentalité sexiste des sociétés qu’il faut lutter. Le sexisme est profondément ancré dans les sociétés, comme en Tanzanie. « Du fait de leur sexe, les filles sont directement considérées comme inférieures aux garçons. Les communautés ont des attentes spécifiques pour leurs filles : elles doivent tenir la maison, mais aussi participer à l’apport financier pour supporter le ménage. », regrette Jane Mrema.

Faire changer le regard de la société sur la position des filles et plus largement sur le travail infantile est la mission la plus difficile pour la militante basée en Tanzanie, surtout quand les cibles de ces inégalités sont parfois elles-mêmes réticentes. Jane Mrema décrit ainsi que la plupart des filles ont intériorisé ces inégalités comme des normes légitimes : « La majorité des filles considèrent cela comme quelque chose de normal, à cause de leur culture, de leur croyance, de leur socialisation… elles veulent se conformer aux attentes de la société, dans les rôles qu’on leur assigne. » D’où le travail de sensibilisation effectué auprès des communautés, des parents et des filles par des militants locaux comme Jane. « Certaines, qui ont été sensibilisées, qui ont été dans nos projets, comprennent leurs droits en tant qu'enfants et se sentent assez sûres d’elles pour demander de l’aide, pour chercher des soutiens auprès d’associations », affirme Jane Mrema.

Les États prennent peu à peu conscience de l’enjeu et les lois commencent à évoluer. Pour autant, une fois l'appareil législatif en marche, le chemin est encore long. Juliette Bénet conclut : « Le vrai défi c’est l’application de ces lois sur le terrain, avec pour objectif que soient appliquées de réelles sanctions envers les employeurs qui continuent à faire appel à des enfants, et que les filles comme les garçons soient accompagnés cas de besoin. »

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