Pour le Festival du livre, le "meilleur livre de l'année" 2019 est encore plus d'actu

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"Le temps de l'indulgence" de Madhuri Vijay est paru en français en août 2021. (Photo: Faubourg Marigny)

LIVRES - “J’ai 30 ans. Ce n’est rien du tout, 30 ans.” Ces mots d’ouverture, ce sont ceux de Shalini, l’héroïne d’un roman intitulé Le temps de l’indulgence. Paru à l’étranger en 2019, il a été traduit chez nous en août 2021 et mérite toute notre attention ce vendredi 22 avril, au moment où s’ouvrent les portes du premier Festival du livre de Paris, une édition placée sous le thème de l’Inde.

L’histoire est celle d’une jeune trentenaire issue d’un milieu privilégié de Bangalore, ville au sud de l’Inde, qui, après le suicide de sa mère, décide sur un coup de tête de prendre son sac à dos pour se rendre dans un village reculé du Cachemire, région défavorisée du pays sous contrôle militaire depuis les débuts du conflit, en 1947.

La raison? Là-bas vit un homme qu’elle n’a pas vu depuis son enfance. Elle est certaine qu’il peut l’éclairer sur la disparition de sa maman. Shalini creuse dans ses souvenirs les détails du passé pour le retrouver. Le temps de l’indulgence est le récit de ce voyage, teinté de nostalgie, de tristesse, mais aussi de rencontres bouleversantes et de désastres. Dans sa quête de soi, les décisions qu’elle prend s’avèrent parfois lourdes de conséquences.

Des détails “saisissants”

Premier roman de l’écrivaine indienne Madhuri Vijay, elle-même originaire de Bangalore, il a fait un carton en Inde. JCB Prize, Crossword Book Award, Tata Literature Live! First Book Award ... Le livre a raflé un bon nombre de récompenses littéraires. Aux États-Unis, où elle a remporté le Puscart Prize, aussi.

La presse est unanime. Pour le Washington Post, qui l’a qualifié du “meilleur livre de l’année”, en 2019, le texte de Madhuri Vijay “offre quelque chose d’essentiel: la chance d’entrevoir la vie de personnes éloignées [vivant au Cachemire], capturée dans une prose magnifique, qui la rend indélébile et suffisamment honnête pour qu’elle soit réelle”.

Pour le Financial Times, selon qui les silences et les respirations font le succès de ce livre, c’est un “roman lumineux qui décrit la lutte d’une jeune femme pour façonner sa propre vie”. Le New Yorker, lui, le résume à un mot: “impressionnant”. Du goût du chai salé à la description des paysages, des maisons et des habitants: “le Cachemire apparaît dans des détails saisissants”, lit-on dans les pages du magazine américain.

Le retour des tensions

Écrire sur cette partie du monde est essentiel, selon Madhuri Vijay. “Des gens de mon âge n’ont rien connu d’autre que le conflit, ils sont nés avec et y vivent encore, a-t-elle expliqué au HuffPost indien. Une fois que j’ai commencé à y réfléchir, ça m’était impossible de ne plus penser à ça. Ça m’a étonnée de voir que tout le monde ne pensait pas comme moi. À Bangalore, ça n’a jamais été un sujet de conversation.”

Outre les arrestations et les violentes altercations entre les forces militaires indiennes et la population, Le temps de l’indulgence offre une description documentée et sincère de la situation au Cachemire. C’est important. Le conflit, qui aurait fait 70.000 morts en l’espace de sept décennies, est peu médiatisé, voire peu connu chez nous.

Les tensions y sont pourtant en hausse depuis l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi, en 2014. Il y a deux ans, l’autonomie de la région a été révoquée. Internet a été en partie coupée. La répression des dissidents, elle, a été durcie. L’économie est à la renverse.

Interroger nos comportements

Le roman instruit, mais interroge aussi. Et ce, grâce son héroïne, pleine de doutes et d’ambivalences. “Je l’ai pensée comme un personnage qui essaie toujours de se projeter dans les paysages où elle se trouve, poursuit l’autrice. Elle les idéalise, s’y insère et imagine: ‘et si je vivais ici? Et si c’était à moi?’ C’est en quelque sorte une impulsion colonialiste.”

Dans cet endroit reculé, Shalini fait tâche. “Les gens comme toi n’ont pas d’amis dans les villages du Cachemire, lance un soldat du gouvernement à Shalini, qui se demande ce qu’elle y fabrique. Seuls les journalistes et les défenseurs des droits de l’Homme viennent dans des endroits comme celui-ci. Alors dis moi, sur quoi travailles-tu?”

D’après Madhuri Vijay, “la façon dont nous nous comportons chez nous n’est pas souvent celle que nous avons dans une situation inconnue ou dans un endroit que nous ne considérons pas comme le nôtre. On peut être très impoli avec les gens que l’on connaît bien, mais quand on est lâché dans un pays étranger, on veut automatiquement être accepté.” Au risque, parfois, d’avoir un comportement inapproprié.

La contestation intellectuelle

La démarche de l’autrice est réfléchie, elle s’inscrit dans un contexte plus général, celui d’un mouvement dissident d’intellectuels en Inde face au climat politique tendu. “Une très grande partie des écrivains, artistes et jeunes réalisateurs sont clairement opposés à l’idéologie au pouvoir”, explique Arunava Sinha, professeur d’écriture créative à l’université d’Ashoka, à La Croix.

Ces artistes veulent briser les tabous et parler des sujets de société actuels, comme la question de l’identité de genre ou l’amour inter-castes, des thèmes censurés par les autorités. “Ils essaient de signer des pétitions, de s’exprimer, de résister. Il existe de beaux élans artistiques”, ajoute l’écrivaine Arundhati Roy, interrogée par le quotidien français.

“L’un des problèmes qui se pose quand je réfléchis à ce que signifie être une ‘écrivaine indienne’, c’est qu’au regard de la complexité du pays d’où je viens [elle vit désormais à Hawaï, NDLR] le terme sonne un peu creux, souligne Madhuri Vijay dans une interview au New Yorker. Je suis, entre autres, originaire du sud de l’Inde, Tamoule, Bangaloloréenne, Hindoue, anglophone, diplômée à l’étranger et une femme.”

Comme elle, d’autres personnalités de sa génération portent ces réflexions jusque-là mises en sourdine. L’écrivain Anees Salim aborde, par exemple, les craintes et angoisses des populations indiennes musulmanes. Pour la poétesse Jacinta, c’est l’identité aborigène. Avec Cobalt Blue, son auteur, Sachin Kundalkar, dresse quant à lui le récit d’une famille traditionnelle dont le fils tombe amoureux d’un homme. À l’heure du Festival du livre, lire Le temps de l’indulgence est plus que propice.

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Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.

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