Festival d’Avignon: Denis Gravouil évoque un «traumatisme» dans le monde théâtral depuis le Covid

© Siegfried Forster / RFI

Depuis son ouverture jeudi, le Festival d’Avignon bat son plein. Avec 1 570 spectacles programmés dans le Off et 46 dans le In, le plus grand rendez-vous du théâtre en Europe tente de renouer avec l’effervescence de l’époque d'avant la pandémie de Covid. Mais dans les coulisses du monde professionnel du spectacle vivant, les difficultés, les obstacles et les questions délicates ne manquent pas. Entretien avec Denis Gravouil, secrétaire général de la Fédération CGT Spectacle, première organisation représentative dans le spectacle vivant en France.

RFI : Plus de 1 600 spectacles sont annoncés dans les Festivals In et Off d’Avignon. Est-ce un signe de la vitalité et du renouveau ou plutôt de la survie des comédiens et des compagnies ?

Denis Gravouil : On est presque au niveau de 2019 et maintenant, les questions de précarité de l’époque avant Covid resurgissent. À Avignon, il y a à boire et à manger sur les conditions d’accueil des compagnies. Certains s’endettent pour aller au festival et certains marchands en profitent. Il faut réussir que les professionnels de spectacle et les artistes arrivent à vivre de leur métier. Après deux années de Covid particulièrement lourdes, ce n’est pas forcément évident.

Qu’est-ce qui a changé le plus pour un comédien, une comédienne ou une compagnie par rapport à l’époque avant Covid ?

Au-delà de la pandémie de Covid et de la crise sanitaire, il y a un traumatisme par rapport à la façon dont on a été traité, même si le président Macron prétend avoir sauvé la culture. Pendant deux ans, on a dit que la culture n’était pas essentielle, qu’on pouvait mettre cela de côté. Les théâtres ont été fermés en premier et rouverts en dernier. C’est un gros problème, parce que beaucoup de gens se sentent agressés dans la qualité de leur travail. Aujourd’hui, il y a évidemment l’envie de retravailler, de rencontrer et de reconquérir le public à nouveau, parce qu’une partie du public s’est éloignée, pas tellement dans les festivals, mais dans certaines salles. Les gros événements attirent du monde, donc nous espérons qu’il y ait du monde à Avignon et que le public va retrouver le chemin du théâtre.

Les attentes du public, ont-elles changé ?

Ce n’est pas évident de reconquérir un public jeune qui n’a pas eu le temps d’aller au théâtre. Il y a un risque. La médiation culturelle qui fait venir du monde doit retrouver un nouveau souffle. Pour cela, il faut un véritable plan pour l’emploi, parce que la situation est tendue. On voit resurgir tous les problèmes qu’on avait déjà : les jeunes ont du mal à démarrer et les plus de 50 ans ont du mal à rester dans ces professions. Pourtant, il y a énormément de spectacles fabuleux qui doivent être aidés pour trouver leur public.

Dans le domaine du cinéma, le modèle a basculé depuis le début de la pandémie en faveur des plateformes et du streaming. Dans le théâtre, peut-on aussi parler d’un changement de paradigme depuis 2020 ?

Il y a des choses qui ont été accentuées par la pandémie. L’absence d’une partie du public. Le goût des plus jeunes – et des moins jeunes aussi d’ailleurs - pour le numérique. C’est un vrai défi pour le spectacle vivant. Certains spectateurs ont peur d’aller dans des lieux publics et n’osent plus entrer dans les salles, alors que nous avons pris toutes les précautions nécessaires. Il faut arriver à rassurer et proposer à la fois des propositions artistiques et des offres tarifaires intéressantes.

La médiation va nous aider, parce que, on le voit bien, si on laisse faire le pass Culture [un crédit de 20 à 300 euros pour les jeunes entre 15 et 18 ans pour des offres culturelles, dispositif mis en place par le gouvernement français, NDLR], cette soi-disant « réussite » du président Macron, en réalité on laisse se reproduire des habitudes et on n’atteint pas forcément de nouveaux publics dans les salles.

Faudrait-il chercher le public aussi ailleurs qu’en salle ? Faut-il essayer d’autres formats, d’autres thèmes, par exemple plus d’humour et plus de rires pour un public traumatisé par la pandémie de Covid, l’urgence climatique et la guerre en Ukraine ?

Il est certain qu’il faut aller chercher le public. Il ne faut pas se contenter d’ouvrir les théâtres ou les lieux culturels. Beaucoup de spectacles ont été sacrifiés, parce qu’ils ont été joués très peu de temps, à cause des embouteillages de programmation. On a besoin de médiation. Ça, c’est le rôle du service public. Malheureusement, on n’a pas encore entendu la nouvelle ministre de la Culture affirmer pleinement ce rôle du service public.

L’un des résultats des élections présidentielles et législatives en France est une très forte poussée de l’extrême droite. À Avignon, dans la première circonscription de Vaucluse, les électeurs ont élu un député du Rassemblement national (RN). Sentez-vous surgir une sorte de front républicain dans le monde du spectacle ?

La présence du RN dans l’Assemblée nationale et dans beaucoup de circonscriptions est une question qui nous est posée à toutes et tous. Malheureusement, on sent une sorte de banalisation absolument inquiétante de ce qui est le Rassemblement national. C’est un parti raciste, xénophobe, sexiste et homophobe. On a de multiples exemples, malgré leur tentative de notabilisation et de dédiabolisation. En matière de culture, non seulement leurs convictions sont minables, mais on se souvient que, à beaucoup d’endroits, cela a été l’occasion de censure dans certaines mairies lorsque le Front National avait remporté certaines municipalités.

Évidemment, il y a les pires inquiétudes sur la montée du Rassemblement national. Effectivement, c’est compliqué, parce que les digues sautent et ce n’est plus aussi facile qu’il y a quelques années pour mener des actions communes pour lutter contre le Rassemblement national. En ce qui nous concerne, nous sommes bien déterminés à continuer à combattre ce parti qui n’est pas un parti républicain à notre sens.

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