Festival de Cans: Ian Gibson, inlassable «militant de la mémoire»

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C'est une parenthèse mémorielle qui s'est ouverte au festival de cinéma de Cans, en Galice, avec la présence du chercheur et hispaniste Ian Gibson. Biographe de Garcia Lorca et d'autres, Ian Gibson a quitté son cher quartier de Lavapiès à Madrid pour accompagner l'avant-première du documentaire « Donde acaba la memoria », de Pablo Romero Fresco, consacré à son œuvre. L'occasion pour lui de parler des écrivains et artistes qui lui sont chers mais aussi une tribune pour plaider pour la reconnaissance des crimes du passé de la dictature franquiste.

Il sort sans arrêt de sa poche un tout petit carnet et note des références de livres, d'auteurs... d'une plume verte forcément puisque Ian Gibson est d'origine irlandaise et un des meilleurs connaisseurs au monde de l'oeuvre et de la vie du poète Federico Garcia Lorca à qui l'on doit ces célèbres vers « verde que te quiero verde, verde viento, verdes ramas ». Ian Gibson est un hispaniste éminent, un chercheur, spécialiste de littérature contemporaine et biographe reconnu. Il a à son actif une œuvre fournie -même s'il laisse entendre qu'il lui faut dix ans pour écrire un livre- qui embrasse Federico Garcia Lorca bien sûr à qui il a consacré plusieurs sommes, le premier et en quelque sorte le moteur de son engagement en littérature, mais aussi Salvador Dali, le poète nicaraguayen Ruben Dario, le poète espagnol Antonio Machado et encore Jose Antonio Primo de Rivera, le fondateur de la Phalange (fusillé par les républicains il fut l'un des penseurs du fascisme espagnol). Une passion pour l'Espagne de la première moitié du siècle dernier même si, comme il nous le raconte, tout a commencé par des études universitaires de français et une égale passion pour Flaubert et la poésie de Verlaine ou Baudelaire...

Ian Gibson connaît bien la Galice pour y être venu plusieurs fois sur les pas de Federico Garcia Lorca qui a écrit plusieurs poèmes en galicien au début des années trente. Il y revient cette fin de semaine, et à Cans, haut lieu du cinéma dans la région, pour accompagner l'intéressant documentaire que lui a consacré un autre universitaire, le philologue Pablo Romero Fresco, « Donde acaba la memoria ». L'histoire commence là où s'arrête la mémoire, les souvenirs de la dernière génération encore en vie. Un film qui interroge le travail de collecte, de mémoire entrepris par Ian Gibson autour ses auteurs fétiches et aussi sa propre subjectivité dans son oeuvre de biographe.

Dans les pas de Buñuel à Las Hurdes

Au départ, raconte Pablo Romero Fresco, Ian Gibson et le célèbre documentariste Mike Dibb projetaient de faire un film pour la BBC sur Luis Buñuel. Tous deux avaient déjà travaillé sur Garcia Lorca et sur Salvador Dali. Manquait Luis Buñuel, le troisième larron de La Residencia, une institution de la vie intellectuelle du Madrid du début du siècle dernier jusqu'à 1936 : trois amis, trois artistes et personnalités fascinantes de cet âge d'or de l'Espagne, à la vie intellectuelle et culturelle foisonnante, s'enthousiasme Ian Gibson. Au fil des années -le documentaire a mis huit ans à se faire- et des aléas du projet, l'éminent biographe est devenu le sujet de l'histoire et Pablo Romero Fresco, son réalisateur. Son film s'ouvre sur Las Hurdes, terre sans pain, de Luis Buñuel. Un « document » choc de 1932 dans lequel Buñuel dénonce l'abandon, la misère des paysans de ces terres arides d'Extrémadure, région pauvre de l'ouest de l'Espagne. Buñuel met en scène cette pauvreté, usant parfois d'artifices que racontent les paysans d'aujourd'hui, enfants à l'époque du tournage de 1932. Ian Gibson et Mike Dibb mettent leurs pas avec émotion dans ceux de Buñuel et assistent aux débats vifs qui opposent encore les villageois au récit fait par le réalisateur de 1933 sur les conditions de vie de leurs parents. On parle maintenant pour le film Las Hurdes de « docu-fiction. « Buñuel était un artiste », tranche Ian Gibson.

Le bâillon de la répression franquiste

La quête de la vérité, lui le biographe sait d'expérience quelle est sa complexité. Il nous raconte comment, pour son premier livre, une enquête sur l'assassinat de Garcia Lorca qui fut interdit de publication dans l'Espagne franquiste en 1971, il lui fallut croiser les sources, les témoignages recueillis dans le climat de peur qui prévalait encore à l'époque. « Je suis entré dans l'univers de la biographie à Grenade en 1965 », se souvient Ian Gibson. Il préparait alors un doctorat sur les racines rurales et populaires de la poésie de Lorca. Mais quand je les interrogeais sur le poète, les gens me parlaient de la guerre, et avec crainte, poursuit-il. Franco était au pouvoir depuis un peu plus de dix ans. Peu à peu, ils m'ont fait confiance et m'ont raconté l'assassinat de Garcia Lorca. « J'ai alors découvert ma vocation ». Les accès aux archives à l'époque étaient aussi compliqués : la presse républicaine était interdite, poursuit Ian Gibson. Il fallait un permis spécial. « Alors, comme j'étais Irlandais, j'ai inventé une histoire : que je faisais des recherches sur l'intervention d'un général irlandais pendant la guerre civile espagnole ». Le résultat de cette première enquête a été publié à Paris par Ruedo Iberico, une célèbre maison d'édition qui publiait les œuvres des exilés espagnols. Ce fut le coup d'envoi d'une longue et fructueuse carrière de chercheur.

De la terrible mort de Garcia Lorca, fusillé en août 1936 et inhumé dans une fosse commune, à la bataille pour la reconnaissance des crimes de la dictature il n'y a qu'un pas que Ian Gibson a franchi. A Cans, deux messieurs âgés viennent discuter avec lui et lui racontent comment quatre membres de leur famille furent assassinés par les sbires de Franco pendant la guerre civile. « Je n'ai pas connu mon père, j'avais deux ans et deux mois quand il a été abattu et enterré dans une fosse dans les bois », nous raconte l'un deux. Sa mère réussira à lui donner une sépulture « digne » après avoir été déterrer le corps de son mari en cachette à quatre heures du matin. Des histoires comme celle-là, de nombreux villages ou quartier d'Espagne les ont vécues. Ian Gibson ne peut ainsi comprendre pourquoi la famille de Federico Garcia Lorca se refuse toujours à exhumer les restes de celui qui est l'emblème -avec Cervantès – de la littérature espagnole de la fosse où il est supposément enterré. Il espère que l'action entreprise auprès de la justice européenne par Nieves Garcia Catalan, petite fille d'un instituteur républicain fusillé avec le poète andalou, fera bouger les lignes.

Justice et réparation

Le cinéma, notamment documentaire, se fait maintenant l'écho de ces quêtes -on se souvient du beau film Le silence des autres et le réalisateur Pedro Almodovar a insisté tout récemment au festival de Venise sur la dette morale de l'Espagne à l'égard des victimes de la répression, mais pour les familles, les blessures ne sont pas cicatrisées. « Il n'est pas question de vengeance mais de réparation, de justice » martèle Ian Gibson qui avoue tout à la fois son amour pour l'Espagne, pour sa diversité, sa richesse culturelle -ce pays m'a aidé à être plus libre, dit-il volontiers- et la colère que lui inspire la mauvaise volonté des autorités, notamment à droite, pour reconnaître les crimes du passé.

Amour et colère, amor-rabia, tant à l'égard de l'Espagne qu'à l'égard de l'Irlande, son pays natal. Issu d'une famille protestante de Dublin, Ian Gibson s'est installé en Espagne dans le mi-temps des années 70 avec son épouse Carol. Il a pris la nationalité espagnole en 1984 et se fait entendre sur la place publique. Ce « militant de la mémoire », conteur né et doté d'un solide humour, a reçu à Cans un très chaleureux accueil. Il se déclare confiant dans l'avenir, notamment en la nouvelle loi mémorielle. Mais alors que l'extrême-droite de Vox s'installe durablement dans le paysage politique espagnol, son combat est loin d'être terminé : la mémoire s'estompe au profit de l'histoire, avec la disparition des derniers témoins directs de ces années de douleur.

► Le site du festival de Cans qui se poursuit cette fin de semaine

► Le documentaire Donde acaba la memoria sera présenté début octobre à Madrid et on espère le voir dans des festivals en France

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