Fermeture des services d'urgences: les patients, les premiers à en subir les conséquences

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(Photo: LOIC VENANCE / AFP)
(Photo: LOIC VENANCE / AFP)

URGENCES - Être admis aux urgences peut être un parcours du combattant. Ces derniers mois, de nombreux services d’urgences ont été poussés à la fermeture, ponctuelle ou de longue durée, dans toute la France, faute de personnels soignants et/ou de places. À ce jour, on estime que 20% des lits sont fermés dans le public et la situation est tout aussi préoccupante pour les urgences pédiatriques.

Cette situation se traduit concrètement par un chemin de croix pour les patients, une double peine pour eux qui, en plus de leurs problèmes de santé, trouvent porte close ou doivent attendre des heures avant de pouvoir être pris en charge.

“On court à la catastrophe”

“Les patients sont en danger” alerte Fred, infirmier aux urgences du CHU de Rennes et membre du Collectif Inter Urgences, interrogé par Le HuffPost. Il estime qu’on assiste déjà à une “baisse de l’espérance de vie” en France. “On a une mauvaise prise en charge dans les hôpitaux car ce n’est pas possible de gérer tous les patients avec du personnel et des lits en moins”, dénonce-t-il.

“On court à la catastrophe” abonde auprès du HuffPost Michèle Leflon, présidente de la coordination nationale des comités de défense des hôpitaux et maternité de proximité. Elle nous fait part d’une histoire, une parmi tant d’autres ces derniers mois selon elle, qui s’est déroulée à Luçon, en Vendée, où les services d’urgences font face à de profondes difficultés de recrutement.

“Une femme a appelé le 15 car sa voisine était tombée dans le coma, on l’a redirigée vers le Smur, qui n’était pas disponible à ce moment-là. On l’a redirigée une nouvelle fois et les pompiers ont fini par intervenir. C’est un médecin qui, plus tard, est venu l’ausculter. Sauf qu’entre-temps la femme était décédée. On ne peut pas affirmer qu’elle serait toujours vivante si elle avait été prise en charge dans des délais raisonnables. Mais il est certain qu’en attendant 45 minutes d’être pris en charge, l’état de santé a le temps de se dégrader”, regrette-t-elle.

Transférer un patient, un choix parfois décisif

Pour entrer aux urgences, plusieurs cas de figure peuvent se présenter. Ils dépendent notamment de l’état de santé du patient, de sa mobilité, de sa proximité avec un hôpital et surtout de la présence ou non d’un service d’urgences ouvert dans ledit hôpital.

Si l’établissement le plus proche de chez vous a fermé ses urgences pour la nuit, par exemple, vous serez redirigé vers un autre hôpital qui aura les siennes ouvertes. Si cela est nécessaire et que vous n’êtes pas trop loin, un véhicule, si tant est qu’il soit disponible, pourra venir vous chercher. “Et pour ceux qui sont trop loin et qui ne peuvent pas se déplacer, on fait comment? On les laisse mourir?”, s’interroge Michèle Leflon. Fabien Paris, infirmier et membre du Collectif Inter Urgences, bute aussi: “Je n’ai pas de réponse à cette question, je ne sais pas comment on est censés régler ce type de situation”, nous répond-t-il d’un ton désabusé.

Il évoque par ailleurs le cas -datant d’il y a quelques semaines dans le sud de la France- d’un homme arrivé aux urgences de son hôpital de secteur. Le service, qui fonctionne en mode dégradé, ne prenait en charge que les urgences vitales. Il a été estimé que le patient était en état d’être transféré dans un autre hôpital à 35 ou 40 minutes de route. “Malheureusement son état s’est dégradé pendant le trajet. En arrivant, les soignants ont essayé de le réanimer, mais il est décédé. Ces 35 minutes auraient peut-être pu changer la donne”, regrette-t-il.

Un “tri” nécessaire des patients pour désengorger les urgences

Même quand un patient est admis aux urgences, il faut ensuite qu’il puisse y rester. Michèle Leflon se souvient d’un cas qui était remonté jusqu’à la Coordination nationale, à Pâques 2020, lors du premier confinement:

“Un jeune de 19 ans était arrivé aux urgences avec sa maman, il souffrait d’un diabète sévère et avait de fortes douleurs au ventre. On l’a ausculté et on lui a dit que ses douleurs étaient dues à un déséquilibre de son diabète. On l’a renvoyé chez lui, dans la nuit, sans même qu’il ait eu le temps de prévenir ses parents pour qu’ils viennent le chercher. Le lendemain, le jeune homme hurlait de douleur. Sa mère a appelé le 15 et on lui a répondu qu’il était déjà venu, qu’un diagnostic avait été fait et qu’il n’y avait donc pas lieu qu’il revienne aux urgences. Après moultes péripéties, il s’est avéré qu’il souffrait en réalité d’une appendicite aiguë et qu’il devait être opéré”.

“On va garder ceux qui ont un état dégradé et dire aux autres de rentrer chez eux ou d’appeler le 15.Fabien Paris, infirmier et membre du Collectif Inter Urgences, au HuffPost

Fabien Paris et Michèle Leflon regrettent un “tri” nécessaire des patients afin de ne pas saturer les services déjà sous tension. “On va garder ceux qui ont un état dégradé et dire aux autres de rentrer chez eux ou d’appeler le 15. Il n’y a plus d’inconditionnalité d’accueil, s’insurge l’infirmier. De fait, il ne faut vraiment pas se tromper sur les diagnostics, faits entre deux portes. Ce sont des décisions qui peuvent mener à des situations dramatiques”.

Nos deux interlocuteurs rappellent qu’appeler le 15 avant de se rendre à l’hôpital est vivement conseillé afin que le Samu détermine si l’intervention d’une équipe médicale est nécessaire, ainsi que l’envoi d’une ambulance. Selon votre état, il pourra aussi vous être conseillé de ne pas aller aux urgences et attendre un rendez-vous auprès d’un médecin de ville.

“Mais de nombreux patients que l’on retrouve aux urgences sont là justement parce qu’ils n’ont pas pu trouver de rendez-vous avec un médecin dans des délais raisonnables, soulève Fabien Paris. Lorsque l’on souffre et que l’on nous propose un rendez-vous dans une à deux semaines, ce n’est pas possible. Alors on tente les urgences”.

“C’est pire que de la médecine de guerre”

Dans le meilleur des cas: votre pathologie n’est pas trop grave, vous êtes pris en charge puis renvoyé chez vous avec un traitement adapté. Dans un cas moins heureux: vous devez être hospitalisé. Ici commence alors un nouveau combat. Car si des services d’urgences ferment, leurs patients vont rejoindre ceux qui sont ouverts, créant ainsi des tensions et notamment un manque de lit. Ceci entraîne des heures d’attente avant de pouvoir en obtenir un.

En témoigne le calvaire de Gilberte, 96 ans, qui a attendu plus de 30 heures aux urgences du Grand hôpital de l’Est francilien, situé à Jossigny en Seine-et-Marne. Elle avait été transférée depuis son Ehpad pour une décompensation cardiaque et une baisse de la saturation de son sang en oxygène. Au bout de plusieurs heures, le soir, elle a été retrouvée par son petit-fils sur un brancard, dans une salle d’attente.

“Elle n’avait toujours pas été prise en charge (...) elle m’a supplié de lui donner un verre d’eau car elle n’avait pas bu depuis son arrivée, se désolait-il auprès du Parisien. Elle baignait dans son urine car sa couche n’avait toujours pas été changée”. Son histoire a fait le tour des médias français, illustrant la situation dramatique des urgences sur le territoire. L’hôpital a pour sa part assuré que Gilberte avait été prise en charge convenablement, même si l’établissement évoque une situation particulièrement tendue ce jour-là aux urgences, “avec plus de 265 passages en 24 heures”.

Il y a des morts évitables, que l’on ne va pas éviterMichèle Leflon, présidente de la coordination nationale des comités de défense des hôpitaux et maternité de proximité, au HuffPost

Et ce temps d’attente a aussi un effet sur les soignants, déjà épuisés physiquement et moralement par le rendement, qui doivent subir les patients qui perdent patience. “Une personne qui souffre, qui a dû batailler pour venir aux urgences, si on lui dit qu’il va falloir attendre deux heures avant d’être pris en charge, ça ne va lui plaire, explique Fabien Paris. Il faut aussi que nous, soignants, gérions cela: la colère et la violence des patients. Et elles sont légitimes, ils ont peur pour la santé et des heures d’attente ne font que les faire monter en pression”.

“Aujourd’hui nous avons des conditions de prise en charge inadmissibles, tempête Michèle Leflon. Non seulement on fait de la médecine de guerre en triant les patients avant l’arrivée, mais en plus une fois sur place les délais d’attentes sont beaucoup trop longs”. Elle ajoute, après réflexion: “C’est peut-être même pire que de la médecine de guerre, parce que là, on ne voit même pas les gens avant de décider s’ils peuvent ou non passer en urgence. Au téléphone ils doivent justifier en quelques mots ce qu’ils ont, plaider leurs causes pour pouvoir être pris en charge. Pour peu que la personne soit confuse à cause de la douleur ou de son âge, cela peut être très difficile de faire un bon diagnostic. Il y a des morts évitables, que l’on ne va pas éviter”, prévient-elle.

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Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.

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