Femmes afghanes: «Je sais que les talibans vont détruire mes œuvres d’art»

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Depuis que les talibans ont pris le pouvoir, de nombreuses Afghanes craignent de ne plus pouvoir vivre aussi librement qu'au cours de ces 20 dernières années. C'est le cas de Rada Akbar, artiste et militante afghane qui a réussi à fuir le pays ces derniers jours.

RFI : Rada Akbar, comment vous sentez-vous depuis votre arrivée à Paris ?

Rada Akbar : La seule chose que je ressens, c'est que je suis en sécurité. Je suis heureuse de pouvoir continuer à m'exprimer, les talibans ne m'ont pas enlevé cette liberté. Ce que tous les Afghans ont vécu cette dernière semaine est plus qu'horrible. Nous avons tous besoin de temps pour nous rendre compte de ce qui s'est passé. Je n'ai pas eu le temps de le faire, il y a beaucoup de choses que je ne comprends toujours pas...

Et qu'en est-il de vos proches restés en Afghanistan ?

Nous avons réussi à rapatrier mes parents. Mais mes cousins et mes amis sont toujours coincés en Afghanistan. Et je suis très inquiète car ce sont les derniers jours d'évacuation organisés par la France. Beaucoup d'entre eux n'ont pas la possibilité de figurer sur une des listes de rapatriements. S'ils ne peuvent pas se rendre à l'aéroport avant la date limite, je ne sais pas si les talibans les laisseront quitter le pays. En ce moment, tout le monde est très prudent. La majorité de mes proches n'osent plus sortir. Beaucoup ont quitté leurs maisons et se cachent ailleurs.

Racontez-nous les jours qui ont précédé votre évacuation ? Quelle était l'ambiance à Kaboul ?

Je savais que la situation allait empirer, mais pas de cette façon. Plus nous nous rapprochions de la date butoir, plus la vie était difficile. Beaucoup de mes amis et de mes proches ont commencé à quitter le pays. J'avais décidé de rester sur place parce que j'avais de l'espoir. Je savais que nous allions perdre certaines de nos libertés, mais je n'aurais jamais pensé que nous allions tout perdre du jour au lendemain.

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Lorsque les talibans sont arrivés le dimanche 15 août, j'essayais de trouver un moyen de faire sortir mes œuvres d'art hors du pays pour les mettre en sécurité. C'est ainsi que j'ai été contactée par l'ambassadeur de France pour discuter de la façon dont nous pouvions sauver mes œuvres. L'ambassade française m'a dit que j'étais en danger. Elle m'a délivré un visa deux jours avant la chute de Kaboul. Ce jour-là, j'étais en voiture. Les routes étaient bondées. Des centaines de personnes faisaient la queue devant les banques, les agences de voyage... Mon ami m'a appelé et m'a dit : « Ils arrivent ». J'étais tétanisée, mon cerveau ne pouvait pas comprendre ce qui se passait. Je me suis précipitée à mon appartement et deux heures plus tard, j'étais à l'ambassade de France.

Comment avez-vous réagi à l'annonce de Joe Biden qui a confirmé la fin du retrait des forces américaines au 31 août?

Je n'ai pas été surprise car je ne m'attendais pas à ce qu'il fasse des efforts pour sauver plus de vies. Chaque fois qu'il fait une déclaration, je me sens insultée. Il dit que les États-Unis n'ont aucune responsabilité envers nous, que c'est de notre faute... C'est tellement injuste. J'ai perdu mon espoir et ma confiance dans les pays occidentaux, surtout les États-Unis. Ils ont montré que la vie des Afghans n'était pas si importante que ça.

Qu'en est-il de la situation des femmes artistes en Afghanistan ?

Elles ont très peur. Les talibans ont annoncé qu'ils n'autoriseront ni la musique, ni l'art. C'est pour cette raison que tout le monde est en panique et détruit ses œuvres d'art, ses documents ou tout ce qui peut les mettre en danger. Cela fait des mois que les talibans collectent des informations sur les femmes afghanes via leurs réseaux sociaux. C'est très effrayant.

J'ai envoyé certaines de mes pièces hors du pays, mais beaucoup sont encore en Afghanistan. Je sais que les talibans vont les détruire. Mais je ne veux pas y penser car cela me brise le cœur. C'était vraiment difficile d'être une artiste en Afghanistan. Tout perdre comme ça, ça me détruit. Je suis furieuse mais je me suis promis que je n'arrêterai pas de faire entendre ma voix et que je n'arrêterai pas non plus de travailler.

Mais aujourd'hui, la vie des gens est plus importante. Moi, je peux refaire de l'art, car je suis ici en France, en sécurité. Ma seule préoccupation pour l'instant, c'est la vie des Afghans.

Vous avez souvent dit que vous vous sentiez frustrée par la représentation des femmes afghanes dans les médias occidentaux ? Quel message souhaitez-vous faire passer ?

À travers mon art, j'ai essayé de faire comprendre que les femmes afghanes ne sont pas nées après 2001, avec l'intervention américaine. Nous sommes là depuis des milliers d'années. Nous avons eu des figures féminines brillantes : des reines, des politiciennes, des artistes... C'est tellement insultant et injuste d'entendre les gens raconter sans arrêt des généralités sur les femmes afghanes, comme si nous étions toutes les mêmes. Et que soit disant-ils les États-Unis nous ont sauvées.

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Le but de mon travail, c'est de montrer au monde que nous n'avons pas commencé à exister après 2001 et l'intervention américaine. Je demande aux pays du monde entier de ne pas tourner le dos à l'Afghanistan et à mon peuple. Nous ne méritons pas cela. Ces pays ont encore le pouvoir de faire pression sur les talibans.

► Rada Akbar était l'une des artistes dont les œuvres ont été exposées au MuCem de Marseille en 2019, en partenariat avec France Médias Monde. Le musée a lancé une cagnotte pour les artistes afghans. Vous pouvez retrouver le lien en cliquant ici.

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