Femmes afghanes: «Il n'y a plus de possibilité de travailler et d'exercer mon métier de juge»

·4 min de lecture

Quelles perspectives pour les femmes afghanes sous le nouveau gouvernement des talibans ? Voici le témoignage d'une jeune magistrate qui a souhaité rester anonyme. Elle est juge depuis 10 ans, a exercé à Mazar-I-Sharif et à Balkh. Comme ses consœurs, les autres 420 juges femmes dans le pays, elle vit à présent dans la crainte d'être poursuivie par les talibans, certaine de ne plus pouvoir exercer son métier. Et comme beaucoup d'autres de ses compatriotes, elle n'a qu'un souhait : partir.

RFI : Où vous trouvez-vous actuellement ?

Je vis cachée à Kaboul. Cela fait maintenant deux semaines que les talibans ont pris le contrôle de la ville. Au début je ne sortais pas du tout, mais à présent je sors un peu parce que c’est très dur pour moi de rester tout le temps à la maison, je n’y suis pas habituée.

RFI : Cela fait 10 ans que vous exercez en tant que juge en Afghanistan. Avez-vous l’impression d’avoir contribué à améliorer les droits des femmes ?

J'étais un exemple pour beaucoup de filles dans le pays. Elles se sont dit : moi aussi, un jour, je pourrais devenir juge. J'ai exercé entre autres en tant que juge aux affaires familiales. Et je me souviens que les femmes étaient souvent rassurées par le fait que le juge était, elle aussi, une femme. J'organisais également des ateliers et donnais des cours sur les droits humains, les droits des femmes et des droits de l'enfant. Je participais aussi à de nombreuses émissions de télévision et de radio sur ces sujets. J’ai toujours cherché le contact avec les gens, avec les étudiantes et étudiants pour partager mon expérience avec eux. Et aussi pour leur dire que la société afghane a besoin de juges femmes !

RFI : Avez-vous subi des discriminations dans l’exercice de votre métier ?

Non, au sein de l’institution judiciaire, je n’ai jamais eu de problème. C’était la société qui, au début, ne voulait pas accepter le fait que des femmes puissent devenir magistrates. Les gens étaient encore endoctrinés par les talibans qui interdisaient aux femmes d’exercer comme juge. Mais ensuite, la société afghane a évolué. Nous sommes à présent 420 juges femmes.

RFI : Avez-vous reçu des menaces ?

Oui, ils m’ont menacée, surtout à partir de l’année dernière. Moi et mon frère auquel ils ont envoyé des messages, lui demandant de faire en sorte que je quitte mon travail parce que, selon leur interprétation de l’islam, une femme ne peut pas être juge. Parfois, ils m’appelaient à 3 heures du matin pour me demander de démissionner. Mais je n’ai pas cédé, j’ai continué. Maintenant tout a changé. Après ces menaces à distance, les talibans contrôlent à présent les institutions, nous forçant à abandonner notre travail. L'autre menace vient des prisonniers que nous, les juges femmes, avons condamnés et qui ont été libérés par les talibans. Il y deux jours, le porte-parole des talibans a déclaré que les femmes ne pourront plus travailler comme juge. C'était vraiment une mauvaise nouvelle pour nous. Et c'est aussi la principale raison pour laquelle je souhaite quitter le pays. Il n'y a plus de possibilité de travailler ici et d'exercer mon métier de juge. Rappelez-vous qu’il y a quelques mois (le 17 janvier 2021 NDLR), deux juges femmes ont été tuées par balles à Kaboul. Cela montre bien ce que les talibans pensent de nous !

RFI : Vous espérez donc pouvoir partir, être évacuées ?

Oui, je ne sais pas si je vais pouvoir partir et si oui, où j’irai. Mais l’idée de quitter mon pays, ma famille, mon travail pour lequel je me suis tant engagée, c’est vraiment très, très dur. J’aimerais ajouter une chose : moi, éventuellement, je peux sortir d’ici, d’autres aussi, j’espère, des centaines ou des milliers. Mais il restera des millions de filles et de femmes afghanes qui ne pourront pas sortir du pays et qui n’auront pas d’avenir sous le règne des talibans. On sait déjà que les filles ne seront scolarisées que jusqu’à la fin de l’école primaire. Après, elles devront quitter l’école. L’autre annonce faite par les talibans en matière d’éducation, c’est qu’il y aura des enseignements séparés pour les garçons et les filles. Jusqu’à présent, les classes étaient mixtes. Cela veut dire qu’il faudra augmenter le nombre d’instituteurs et de professeurs. Cette politique de séparation engendrera une pénurie dans le corps enseignant. Résultat : certaines écoles et facultés ne pourront pas rouvrir à la rentrée. Je suis vraiment très en colère et très inquiète pour mon pays.

►À lire aussi : Les femmes afghanes témoignent de leurs craintes et inquiétudes face aux talibans

Notre objectif est de créer un endroit sûr et engageant pour que les utilisateurs communiquent entre eux en fonction de leurs centres d’intérêt et de leurs passions. Afin d'améliorer l’expérience dans notre communauté, nous suspendons temporairement les commentaires d'articles