Comment les femmes ont été évincées du monde du vin

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Comment le vin est passé d’un labeur féminin de bas étage à un artisanat masculin prestigieux, Sandrine Goeyvarts le raconte dans son “Manifeste pour un vin inclusif”. (Photo: Mohamed Mohamed / 500px via Getty Images)
Comment le vin est passé d’un labeur féminin de bas étage à un artisanat masculin prestigieux, Sandrine Goeyvarts le raconte dans son “Manifeste pour un vin inclusif”. (Photo: Mohamed Mohamed / 500px via Getty Images)

FEMMES - Le vin a commencé par être une histoire de femmes travailleuses, évincées au profit des hommes. C’est le postulat de l’autrice Sandrine Goeyvarts dans son “Manifeste pour un vin inclusif”, sorti en septembre aux éditions Nouriturfu.

La caviste et journaliste belge défend une autre idée du vin, moins élitiste et plus ouvert aux femmes. Pour cela, elle revient sur l’histoire de l’élixir et raconte au HuffPost comment le vin est passé d’un labeur féminin de bas étage à un artisanat masculin prestigieux.

“Ne pas prendre la parole des philosophes”

“Dès l’Antiquité, explique Sandrine Goeyvarts, les femmes travaillaient activement à la vinification, qui est un procédé plus noble que le travail de la vigne. Mais elles ont été écartées de ce secteur petit à petit.”

Platon, dans son Discours, recommandait aux femmes de ne pas boire. Le philosophe aurait associé travail du vin et ivresse. Or, à l’époque, l’ivresse est perçue comme un danger, parce qu’elle permet la libération de la parole. “Une femme qui parle, ajoute l’autrice, ça n’est pas souhaitable, parce que seuls les hommes philosophes sont habilités à s’exprimer en public. Donc la consommation de vin est restreinte pour éviter que les femmes ne prennent la parole des philosophes.”

Ajoutons à cela la crainte d’une sexualité “débridée”. “L’ivresse est perçue comme un danger pour les femmes, précise la journaliste, aussi parce qu’elle engendre des comportements désinhibés, avec des incartades sexuelles et font naître dans leur entourage la crainte ultime de ramener un ‘bâtard’ à la maison. Cette rhétorique est très ancrée dans l’imaginaire et perdure: les femmes doivent rester sobres pour éviter les comportements ‘déviants’ et les hommes sont invités à boire pour montrer leur force et leur virilité.”

Femmes surpuissantes mais impures

Après l’Antiquité, la lithurgie chrétienne plonge le vin dans une dynamique de célébration, de libation (répandre du vin en quantité pour montrer son prestige), mais aussi de rejet de la femme. L’ivresse féminine y est toujours aussi mal considérée et le stigmate d’impureté lié aux règles s’accentue.

“La femme est faite pour avoir des enfants, résume l’autrice. Or, avoir ses règles, c’est échouer à procréer. Une femme devient impure au moment précis des menstruations. Nous assistons là à une déclassification des femmes, qui sont à la fois surpuissantes, parce qu’elles peuvent donner la vie et méprisables et impures puisque ‘souillées’ tous les mois.”

Cette dichotomie entre l’homme puissant qui boit du vin et la femme passive qui ne doit pas en boire, est également présente dans d’autres religions.

Épouses ou filles de vignerons

Alors, une fois les symboliques dégradantes mises en place, comment les femmes ont-elles été écartées du monde du vin? D’abord, en les faisant travailler exclusivement à la vigne, c’est-à-dire, en les éloignant de la vinification, un processus considéré comme plus noble.

“De nombreuses femmes travaillaient à la vigne mais elles n’étaient pas déclarées, continue la caviste. Elles étaient les épouses ou les filles du vigneron. Fantomatiques, elles effectuaient un travail de l’ombre. On les appelait les ‘petites mains’ parce qu’elles étaient dévolues par exemple aux épamprages, qui consistent à enlever une partie des feuilles pour que les raisins bénéficient du soleil. Ou bien, elles effectuaient des vendanges en vert: elles cueillaient certaines grappes de raisin pour laisser le soleil taper sur les autres afin qu’elles mûrissent correctement. La vigne est une liane, elle pousse en permanence, il faut la tailler, la domestiquer. Les femmes pratiquaient le liage, qui consiste à attacher les branches pour éviter qu’elles ne partent dans tous les sens.”

Les femmes étaient lieuses ou sarmenteuses, mais ces ‘jobs’ ne recouvraient pas l’entièreté du métier et n’étaient pas mentionnés dans les registres commerciaux, à l’instar des enfants. “Elles ne travaillaient jamais à temps complet, précise la journaliste, elles étaient rarement payées. Elles n’ont jamais bénéficié du statut d’ouvrières agricoles. Elles ont été maintenues dans un flou administratif, en leur défaveur.”

A partir du 17e siècle, le vin devient prestigieux socialement. Il fait la différence entre ceux qui boivent des grands crus, tout en développant un vocabulaire de plus en plus précis sur la qualité du vin, et ceux qui boivent en grande quantité, des crus de piètre qualité.

Les vigneronnes

Lesquels étaient largement consommés par les poilus lors de la guerre de 14-18. “Les mères de famille et les institutrices se sont engagées contre l’alcoolisation massive des classes populaires, raconte-t-elle. A l’époque, le vin ou toute boisson alcoolisée était plus sûre que l’eau en terme d’hygiène et de santé. Ce mouvement a généré une baisse de la consommation, et l’essor des vins de qualité, des vins de crus, notamment avec la creation de l’Inao puis les appellations d’origine contrôlées qui sont nées en 1938.”

Les femmes ont joué des rôles clé dans la préservation des domaines après la guerre et la mort de leurs maris vignerons. Mais il n’existait toujours pas de féminin à “vigneron”. Si une femme héritait d’un domaine, elle devait se marier à un vigneron et le domaine passait dans le giron du vigneron nouvellement épousé.

Dans les années 60, quelques femmes reprennent des domaines et revendiquent l’appellation “vigneronne”, terme très nouveau, à l’échelle de l’histoire du vin.

Bien sûr, il existe des noms de femmes du vin célèbres comme la Veuve Cliquot, qui pourraient démentir la théorie défendue par Sandrine Goeyvaerts. Certaines femmes ont su préserver des domaines, malgré l’absence ou le décès de leur mari. Mais en réalité, cela n’a tenu qu’une génération. Elles ont ensuite légué leur domaine aux fils de la famille. Et ne se sont jamais fait appeler “vigneronne”.

A voir également sur Le HuffPost: Les viticulteurs se démènent pour empêcher leurs vignes de geler et c’est spectaculaire.

Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.

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