Faut-il sauver le nazi Heidegger?

Vincent Cespedes
(GERMANY OUT) *26.09.1889-26.05.1976+, Philosoph, D- Aufnahme um 1965 (Photo by Fritz Eschen/ullstein bild via Getty Images)

Le nazisme militant et intellectuel de Martin Heidegger est documenté depuis des décennies (1), mais l’Éducation nationale continue pourtant de le recommander pour l’étude de la philosophie en classe de Terminale.

Comprenez bien: les professeurs font ce qu’ils veulent (liberté pédagogique), mais le nazi Heidegger figure encore fièrement parmi la liste des auteurs recommandés au programme. Pourquoi ce maintien scandaleux, alors que la classe de philosophie au lycée est “vendue” comme devant former nos enfants à l’argumentation rationnelle et au jugement critique? Et pourquoi cette absence de scandale, ce silence des intellectuels, des professeurs, du monde de l’éducation et de la culture?

Un nazisme crypté

L’écrivain et conférencier a largement crypté sa pensée nauséabonde avec un allemand contortionniste – cryptage qu’un grand nombre de ses traducteurs francophones se sont évertués à accentuer en y ajoutant leur “french touch” lyrique et vaporeuse. Une dissimulation clairement décodable depuis la découverte en 2013 des “Cahiers noirs” du maître, ouvertement antisémites.

Extraits de la table-ronde “Heidegger après la pluie” organisée à la Maison Heinrich Heine en janvier 2019.

Néanmoins, le cryptage heideggerien réussit à berner de nombreux intellectuels, juifs et non-juifs, dont son étudiante et première avocate, Hannah Arendt (sa reprise de la plaidoirie du criminel Eichmann sous la fameuse fausse idée de la “banalité du mal” et de l’“absence de pensée” lui permet de sauver son ami et ancien amant, si peu “banal” et “roi” de la pensée, donc si peu “mauvais”). Autre séduit: le poète et résistant français René Char, ignorant la langue allemande, flatté de voir la figure du poète hissée en nouvel oracle de l’époque, et manipulé par le redoutable Jean Beaufret, “Heideggerisator” en chef.

Une sacralisation contagieuse

D’autres grands noms de la philosophie se laissèrent intoxiquer par le penseur de la Fôret-Noire: Jean-Paul Sartre ou Jacques Derrida, pour ne citer qu’eux....

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