Il faut qu’on parle de la manière dont on parle des incels

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Alors que la violence misogyne continue, les chercheurs et les journalistes devront prendre garde quant au traitement à accorder à la sous-culture du célibat involontaire (Incel). (Shutterstock)

Le militantisme pour les droits masculins est apparu au milieu des années 1970, en réaction aux études féministes. Mais ce militantisme nourrit désormais des points de vue de plus en plus extrêmes et misogynes – dont les plus violents sont les « Célibataires involontaires », ou « incels » pour l’acronyme anglais.

Les recherches sur les « incels » se multiplient. En décembre 2021, un groupe de chercheurs de l’université de New York (NYU) a publié un rapport intitulé « Incels : Inside the world of involuntary celibates » (Incel : Dans l’univers des célibataires involontaires). Malgré son glossaire utile de l’idéologie « incel » et sa terminologie, ce document suscite cependant un certain malaise, comme pour de nombreux écrits sur les « incels » (et sur d’autres terroristes violents).

Car s’il est impératif de mieux connaître cette sous-culture, le risque est bien réel que ces écrits exploratoires servent aussi d’amplificateurs et contribuent à donner à ce mouvement davantage de visibilité.

Les chercheurs comme moi qui travaillent dans une perspective critique de ces idéologies doivent être conscients du fait qu’ils peuvent, par inadvertance, légitimer ce qu’ils cherchent à condamner.

Cette limite est très facile à franchir, comme le montrent plusieurs bons exemples fournis par deux chercheuses en communications, Debbie Ging et Adrienne Massanari. Et le rapport de l’université de New York, malheureusement, n’échappe pas à cette tendance.

Il faut éviter de créer des adorateurs et des imitateurs

La question brûlante pour tous ceux qui écrivent sur la violence d’extrême droite et misogyne est celle-ci : faut-il identifier les agresseurs ?

Le fait de nommer des agresseurs et de les désigner « incels » augmente l’impact de ce qui est publié. Mais, quelle que soit l’intention de l’auteur, l’agression en devient alors plus visible. Et il arrive que l’agresseur devienne un phénomène culturel et même un martyr de la cause.

L’exemple le plus significatif est sans doute celui de la tuerie d’Isla Vista, en Californie (six personnes assassinées en 2014). À l’échelle des États-Unis, on a vu pire. Mais ce massacre a profité d’une visibilité énorme du fait de la couverture médiatique quasi constante dont il a fait l’objet, en plus d’être très largement cité dans les recherches universitaires.

Cette information, constamment republiée, a beaucoup contribué à perpétuer la mémoire d’un assassin devenu une icône au sein de la communauté « incel », laquelle vénère ceux qui « meurent pour la cause ».

Une étiquette à risque qui donne du pouvoir aux « incels »

Il en va de même de l’étiquette « incel », qui doit être manipulée avec soin.

Par exemple, le rapport de NYU déclare que l’auteur de la tragédie de l’École Polytechnique en 1989 a été le tout premier « incel ».

Or, ce n’est pas possible. Certes, l’assassin avait des comportements qui l’apparentent aux « incels » actuels, sauf que le terme n’est apparu que dix ans plus tard à la fin des années 1990. L’inclusion de la tuerie de Montréal dans l’histoire de la violence « incel » à proprement parler est une fabrication visant à donner à certains positionnements idéologiques des racines plus profondes.

Une telle inclusion minimise les nuances et les complexités de la violence misogyne et dessert ceux qui s’efforcent d’y mettre fin. Au contraire, elle contribue à construire une « légitimité » en lui accordant une présence historique précoce qu’elle n’a jamais eue.

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Les célibataires involontaires se radicalisent selon un processus connu qu’il est possible d’enrayer suivant les méthodes de luttes à la radicalisation. (Shutterstock)

Comprendre la radicalisation « incel »

Dans le contexte de la couverture médiatique et des écrits universitaires, les « incels » sont à la mode ; ils attirent du clic. Mais cet intérêt tend à brouiller un certain nombre de nuances essentielles – notamment quant aux aspects les plus « banals » et quotidiens de misogynie violente.

En réalité, le cheminement vers la radicalisation suit un processus de mieux en mieux compris, dans lequel la violence misogyne extrême des « incels » s’inscrit plutôt en fin de parcours.

Avant d’être complètement obnubilés, plusieurs « célibataires involontaires » commencent par participer à des « communautés de séduction » les [soi-disant « pickup artists »] – dans lesquels des hommes échangent des conseils de séduction. C’est souvent là qu’ils prennent conscience de leur état, s’exposent à des discours plus misogynes, se radicalisent et passent à la violence réelle.

Or, cet engrenage présente des possibilités d’intervention. Le fait que les « incels » se rassemblent, en personne ou virtuellement, permet d’en intercepter certains afin de les orienter autrement avant qu’ils ne commettent l’irréparable, ou en encouragent d’autres à le faire.

Comme l’a montré le projet Groundswell au Royaume-Uni, il est même possible de déradicaliser des hommes « convertis » à l’« incel ».

Et c’est pourquoi la manière d’écrire sur les « incels » importe tant. En tant qu’auteurs et chercheurs, nous avons la responsabilité de faire mieux.

Il faut absolument éviter de perpétuer ce que l’on tente de neutraliser en magnifiant une idéologie et une sous-culture de subjugation et d’agression des femmes.

Cette forme de violence n’a pas sa place au Canada, et nous avons la responsabilité d’y mettre fin.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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