La fabrique du complotisme

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Vieilles comme le monde, les théories du complot ont toujours su exploiter les moments de crise les plus sévères pour proliférer, se renouveler et toucher de nouveaux publics. En prétendant révéler une vérité cachée, l’objectif est bien souvent de désigner des boucs émissaires. C’est en cela que le complotisme est dangereux, car il alimente la haine et la stigmatisation de certaines catégories de population.

Pour faire passer leurs messages, les propagateurs de ces thèses recourent aux mêmes méthodes que les gourous de groupes sectaires ou les leaders de mouvances radicales.

Les réseaux sociaux jouent un rôle d’accélérateur dans la diffusion du complotisme. Chaque fait d’actualité, attentat ou catastrophe de toute nature, devient une occasion d’ajouter un chapitre au récit conspirationniste, de façon désormais quasi instantanée.

Le discours et la méthode

Le discours complotiste vise avant tout à frapper les esprits, grâce à des techniques de manipulation mentale plus ou moins sophistiquées. Ses auteurs profitent de moments de faiblesse des sociétés ou des individus, lorsque la nouveauté d’une pandémie par exemple provoque un effet de sidération dans l’opinion, pour proposer un récit à base de faits alternatifs, déconnecté du réel. Face à la complexité du monde, le complotisme apporte une version des événements qui tranche avec les incertitudes et les contradictions affichées par les médias, les scientifiques, les institutions étatiques et autres autorités.

Si le complotisme se développe en temps de crise, c’est aussi qu’il rassure en offrant une explication qui vaut ce qu’elle vaut, mais vient combler un manque. En nommant le « mal », en désignant ses perpétrateurs, on évite le lent et parfois douloureux processus de recherche de la vérité. C’est aussi une façon de se dédouaner de toute responsabilité.

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Le complotisme rassure. Le complotisme séduit. Et pour ce faire, il abolit les frontières entre fiction et réalité. Les complotistes se plaisent à citer et reproduire des extraits de fictions - souvent des films catastrophes - lorsque ceux-ci peuvent servir à étayer leur version des faits. C’est alors l’occasion de brandir l’argument selon lequel tout était inscrit d’avance, tout a été manipulé dans l’ombre par l’élite globaliste mondiale ou l’État profond, afin d’asservir le reste du monde.

Aux antipodes de la méthode scientifique, le complotisme ne s’embarrasse pas de raisonnements complexes et procède par amalgame. Au doute méthodique, à la recherche de preuves tangibles, il substitue les allégations sans fondement, fabriquées de toute pièce. Tout lui est suspect, surtout les faits établis.

À l’inverse du scientifique qui ne connait pas d’avance le résultat de ses recherches, le complotiste part de la conclusion pour élaborer une « théorie », qui d’ailleurs n’en est pas une, au sens scientifique du terme. Il s’agit plutôt d’un enchainement de propositions dont la logique défie l’entendement.

Les propagateurs et leurs vecteurs

Les participants les plus actifs de l’entreprise complotiste trouvent une satisfaction dans l’auto gratification que procure le fait de savoir ce que personne d’autre ne sait, ce que l’« on » veut cacher à tout le monde.

Les médias traditionnels font partie de leurs cibles favorites. À l’instar du président Trump, les complotistes accusent systématiquement les médias de mentir. D’où l’injonction à couper la télévision, la radio, ne pas lire les journaux. De fait, le complotisme profite des opportunités offertes sur internet et sur les réseaux pour propager ses thèses sans médiation, dans l’illusion d’un rapport direct entre l’émetteur du message et son destinataire.

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Comme dans un groupe sectaire, ce mode de communication a tendance à enfermer les membres de la communauté dans une forme de bulle, que favorisent de facto les algorithmes des plateformes numériques. Suivre sur Facebook ou Twitter les comptes les plus imprégnés de thèses complotistes suffit à se voir proposer une infinité d’autres comptes du même type.

Les adeptes et leurs boucs émissaires

L’adhésion à une communauté de croyances isole parfois les membres du groupe du reste de leur famille et de la société. Dans l’adversité, les complotistes se serrent les coudes. Il se crée ainsi des liens entre les adeptes des différentes théories du complot. Souvent, les platistes sont aussi antivax, ils partagent un même déni de la pandémie de Covid-19, et doutent aussi bien des attentats du 11-Septembre que des différentes tueries ayant fait la Une de la presse américaine ces dernières années.

Nombre d’entre eux défendent farouchement le droit d’être armés, s’opposent aux vaccins et à l’avortement. Ils accusent un penchant assez net pour les thèses négationnistes et antisémites, dénoncent à longueur de vidéo le complot judéo-maçonnique. Ils voient la main invisible de George Soros, Bill Gates et des Rothschild, ainsi que la Nasa, la CIA, le Vatican et la finance internationale, derrière la pandémie de Covid-19 et le « mensonge » de la terre ronde.

Depuis quelques années, la mouvance QAnon y ajoute les démocrates américains, Hillary Clinton et un certain nombre de stars d’Hollywood, tous accusés de communier dans le satanisme, les sacrifices d’enfants et la pédophilie.

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Bien sûr, il existe des complotistes qui n’adhèrent pas en bloc à cette vision du monde. Mais le mandat de Donald Trump, sa complaisance à l’égard de QAnon et des ultra-conservateurs ont contribué à faire émerger le mouvement au grand jour. Les complotistes, de plus en plus décomplexés, ne se limitent pas au dark web mais se répandent sur les grandes plateformes numériques et jusque dans la rue, lorsqu’il s’agit par exemple de contester les moyens de lutter contre la pandémie de Covid-19 qui, a leurs yeux, n’est qu’une invention des puissants de ce monde pour asseoir leur pouvoir.

L’accusation de complotisme est raillée par ceux qui s’en revendiquent. Mais le phénomène suscite la même inquiétude que les dérives sectaires et radicales. Le récit complotiste exerce une forte emprise sur les individus qui s’en réclament, et peuvent difficilement en sortir sans un sentiment de perte d’identité.