Exécutions sommaires dans les favelas

Carlos Magno de Oliveira Nascimento est mort à l’endroit même où il est tombé, très vite. Carlos Alberto da Silva Ferreira, touché à la tête malgré ses efforts pour se protéger des balles avec ses bras, a succombé lui aussi à sa blessure. Everson Gonçalves Silote, qui rentrait du travail, est tombé par hasard dans l’embuscade et a été aussitôt encerclé par la police. Des témoins ont déclaré avoir vu les policiers l’abattre froidement alors qu’il cherchait ses papiers d’identité. Tiago da Costa Correia a été le dernier à expirer. Ce jeune homme à l’allure dégingandé avait 19 ans. Il s’est mis à courir dès qu’il a entendu les premiers coups de feu, mais il a reçu six balles dans la poitrine et l’abdomen. Quand la police est arrivée à sa hauteur, il gisait, mortellement blessé, sur le trottoir, implorant en suffoquant qu’on lui laisse la vie sauve. “Je travaille. J’ai un enfant”, ne cessait-il de répéter au dire d’un témoin. Mais les quatre policiers sont restés plantés près de lui, à discuter entre eux sans lui accorder la moindre attention. Il lui a fallu vingt minutes pour mourir. “Il n’y avait chez eux ni colère ni remords”, a rapporté Leandro de Paula, qui se trouvait à une vingtaine de mètres de l’endroit où la fusillade a éclaté. “Ils ne manifestaient aucune honte à avoir agi ainsi à découvert. Ils ne trouvaient rien d’anormal à ce qu’un homme meure à leurs pieds. Ils étaient juste indifférents, totalement indifférents, comme s’ils attendaient le bus. Ils ne daignaient même pas jeter un regard sur lui.” L’exécution de ces quatre jeunes non armés - un étudiant, un mécanicien, un chauffeur de taxi et un ouvrier du bâtiment - devant un salon de coiffure pour hommes de Morro do Borel, un bidonville du nord de Rio de Janeiro, fait partie de la campagne de terreur de plus en plus virulente menée par la police et par des escadrons de la mort qui sillonnent les quartiers pauvres des grandes villes, pourchassent les enfants des rues et ratissent les secteurs de trafic de drogue. La mort de ces victimes innocentes n’est exceptionnelle que parce que des témoins ont témoigné de ce qu’ils avaient vu. “Le plus difficile est de savoir quoi faire”, explique Maria Dalva da Costa Correia da Silva, la mère de Correia. “Quand un crime est commis, la première réaction est d’appeler la police. Mais vers qui se tourner quand les auteurs du crime ne sont autres que des policiers ?” Dans toutes les favelas brésiliennes, des policiers (en service ou retraités) font équipe avec des civils pour “faire la justice” en s’attaquant aux dealers et aux petits délinquants, noirs et pauvres pour la plupart. Pour Asma Jahangir, rapporteur des Nations unies pour les exécutions extrajudiciaires, qui a visité le pays pour interroger des témoins, des responsables du gouvernement et des militants des droits de l’homme, “le Brésil a vraiment une face cachée”. Si l’on en croit les associations, à Rio de Janeiro, plus d’un meurtre sur dix est le fait de la police d’Etat militarisée et de la police civile locale. Et, comme les statistiques officielles n’incluent pas les meurtres commis par les escadrons de la mort, souvent constitués et toujours cautionnés par la police, l’ampleur du problème est encore plus importante. “C’est la honte du Brésil”, avait déclaré en octobre 2003 Luiz Eduardo Soares, alors secrétaire d’Etat à la Fonction publique. “Nous ne parviendrons pas à nous doter d’un Etat moderne tant que nous n’aurons pas réglé le problème des exécutions sommaires commises par des policiers qui se conduisent en justiciers.” Les deux séries d’exécutions les plus terribles se sont produites à quelques jours d’intervalle en 1993. Dans la première, six policiers ont ouvert le feu sur une quarantaine d’enfants des rues qui dormaient devant l’église catholique de la Candelaria, au centre de Rio, et ont fait 11 victimes, âgées de 11 à 22 ans. Dans la seconde, 40 policiers cagoulés et armés de mitrailleuses ont effectué une descente dans une favela située à la périphérie de Vigario Geral pour venger la mort de 4 de leurs collègues et ont abattu 21 personnes. Le principal facteur de friction entre la police et les pauvres des quartiers qu’elle patrouille est le trafic de drogue. Naguère simple lieu de transit pour la drogue en provenance de Colombie, de Bolivie et du Pérou, le Brésil est aujourd’hui devenu le deuxième consommateur de cocaïne du monde après les Etats-Unis. L’essor de ce trafic a transformé les 680 favelas de Rio de Janeiro, où se trouve concentré près du quart des 11,9 millions d’habitants de la ville, en de véritables champs de bataille entre des bandes rivales de trafiquants armés et la police. En 2002, 22 policiers de Rio ont perdu la vie dans l’exercice de leurs fonctions, la plupart au cours d’affrontements avec des dealers. Depuis quatre ans, le chiffre tend cependant à baisser, alors que le nombre de civils abattus par la police monte en flèche. Selon une analyse des rapports médico-légaux effectuée par Global Justice et Amnesty International, 40 % des individus abattus par la police en 2002 ont été tués à bout portant et 61 % ont reçu une balle dans la tête. Sur l’ensemble des victimes, on dénombrait trois morts pour un blessé, et un tiers d’entre elles portait des traces de coups. “Il s’agit d’exécutions”, affirme Rubem Cesar Fernandes, directeur de Viva Rio, une association qui milite contre la violence et les armes. “Ces chiffres ne peuvent s’expliquer par de simples échanges de feu entre des dealers et la police. C’est le résultat d’actes de torture et d’exécutions sommaires commis par la police.” En janvier 2003, un policier en tenue a abattu à bout portant et dans le dos un enfant de 11 ans dénommé Wallace da Costa Pereira. Ce policier de 19 ans, en fonction depuis moins de un an, avait été chargé d’éliminer l’enfant, qui n’avait pas de domicile et vivait du vol à la tire et d’autres menus larcins. Selon des témoignages, il aurait tenté auparavant de lui extorquer de l’argent. En juin 2003, des habitants de Mangueira, une favela située à la périphérie de Rio, ont rapporté que la police avait arrêté et menotté cinq individus soupçonnés de trafic de drogue, avant de les abattre d’une balle dans la tête. Si l’on en croit le directeur de Viva Rio, ces incidents scandalisent les habitants des quartiers pauvres ; mais ils les rassurent en même temps. Selon les sondages, 15 à 20 % des Brésiliens sont favorables à l’existence des escadrons de la mort, car ceux-ci permettent de tenir à distance les trafiquants de drogue. “Ils ne tuent que les criminels”, observe Joaquim de Souza, qui vit à Rio das Pedras, un quartier pauvre aux maisons en brique délabrées et aux égouts à ciel ouvert, où l’existence d’un escadron de la mort n’est un secret pour personne. “Nous ne voulons pas que des trafiquants opèrent dans notre quartier et vendent de la drogue à nos enfants. Nous sommes pauvres, mais nos rues sont sûres. Tant pis si les droits de quelques salauds sont bafoués.” Les escadrons de la mort sont généralement constitués par des commerçants, des politiciens et des policiers, explique Andre Hombrados, un prêtre de l’église Notre-Dame-de-Fatima, qui officie à Morro do Borel et dans douze autres paroisses pauvres. “On voit toutes sortes d’escadrons de la mort par ici, souligne-t-il. Il y a ceux qui tuent les trafiquants de drogue et les criminels pour nettoyer le quartier et il y a ceux qui cherchent à extorquer de l’argent aux trafiquants et à contrôler d’autres escadrons. C’est un peu comme dans la Mafia, à la différence près que les escadrons sont toujours sous le contrôle de la police, des élus locaux et des commerçants.” L’ambivalence du public favorise les agissements des escadrons de la mort. Jusqu’en 1998, la police récompensait ce genre d’opérations en offrant à ses agents des primes égales à un mois de salaire. La répression du crime par les politiciens constitue un soutien tacite aux actions des policiers. “Nous ne voulons pas qu’il y ait des morts”, précise Rosangela Barros Assed Mattheus de Oliveira, gouverneur de l’Etat de Rio de Janeiro, “mais, lorsqu’il y en a, ce sont ceux d’êtres nuisibles pour la société.” Les habitants de Morro do Borel assurent que les quatre jeunes abattus par la police n’avaient commis aucun acte répréhensible. Leur casier judiciaire était vierge, et tous quatre travaillaient ou poursuivaient des études. Carlos Nascimento, 18 ans, qui étudiait en Suisse dans le cadre d’un échange, se trouvait alors en vacances chez sa grand-mère. Son ami, Correia, 19 ans, était sorti de chez lui après sa journée de travail pour se faire couper les cheveux et acheter une barre de chocolat pour sa soeur. “Ces garçons n’avaient rien à voir avec le trafic de drogue”, affirme la mère de Correia. Ces morts n’ont jamais été expliquées. La police a commencé par déclarer qu’on avait trouvé de la drogue et des armes sur les quatre jeunes, mais elle s’est rétractée quand des témoins et des parents ont demandé aux autorités locales et fédérales leur version des faits. Un mois plus tard, après la remise d’une lettre de l’Association des habitants de Morro do Borel à “Lula”, le président du Brésil, les enquêteurs ont procédé à une reconstitution des crimes et conclu que ces jeunes étaient des innocents qui étaient tombés dans une embuscade tendue à quatre dealers. Selon des témoins, malgré la mort évidente de ces jeunes, les policiers ont entassé les corps dans des fourgons et les ont emportés à l’hôpital. Cette pratique est, dit-on, très courante : les policiers brouillent les pistes et déplacent les corps pour laisser croire que les victimes se sont entre-tuées et que la police n’a rien à voir dans l’affaire. “C’est un cas typique d’exécution”, affirme Jonas Gonçalves, président de l’Association des habitants de Morro do Borel. “La seule différence, c’est que, cette fois-ci, les gens ont parlé. Ces jeunes étaient d’honnêtes citoyens, pas des criminels. En règle générale, seules comptent les déclarations de la police. Mais, cette fois, nous avons rompu le silence.” Au bout du compte, cinq policiers ont été accusés des meurtres et attendent de passer en jugement. “La police terrorise les pauvres depuis si longtemps que les gens en ont assez”, explique la mère du jeune Correia. “Nous ne pouvons pas continuer à la laisser commettre des meurtres en toute impunité.” Mais la situation ne s’est pas améliorée pour autant. Quelques jours après la visite de Mme Jahangir, l’envoyée des Nations unies, on a découvert les corps de trois des témoins qu’elle avait interrogés.

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