Comment les Européens se sont… européanisés

La vie politique française récente a été marquée par des tensions renouvelées autour du thème européen. Le président-candidat Emmanuel Macron s’est posé en hérault et en leader de l’Union européenne (UE), en jouant à la fois de la continuité de son engagement sur le sujet et de la fenêtre d’opportunité communicationnelle offerte par la présidence française du Conseil de l’UE. Ses opposants ont exprimé à grand bruit des visions contrastées des fins et modalités de l’intégration, sans aller pour autant jusqu’à agiter la menace d’une rupture conduisant à un « Frexit ». La dramatisation rhétorique de l’enjeu n’a pas suffi à en faire un paramètre décisif du choix des électeurs et des coalitions partisanes.

Ces ambivalences françaises sur l’Europe ne sont ni nouvelles ni si singulières. Les Français sont parmi les plus critiques des peuples européens envers une UE jugée inefficace et distante sans que cela remette en cause leur soutien à son existence et à son renforcement. Cette adhésion diffuse et sélective à l’intégration se retrouve dans les autres États membres.

Une étude publiée dans la revue Nations and Nationalisms offre un éclairage inédit en la matière à partir d’un sondage réalisé sur un échantillon représentatif de la population dans huit pays. L’enquête analyse la perception de l’UE à travers ses symboles. L’intérêt d’une telle approche par les symboles est d’observer plus concrètement comment les individus se réfèrent à l’Europe dans leurs expériences du quotidien. À titre d’exemple, le drapeau européen est largement connu et visible dans l’espace public ; il s’inscrit dans différents contextes qui motivent une grande variété d’interprétations ; enfin, il constitue un objet tangible qu’on peut brandir, brûler, dessiner ou reproduire digitalement sur Internet ou les réseaux sociaux.

Les résultats de la recherche suggèrent l’existence d’un « européanisme banal », qui fait écho au « nationalisme banal » défini par les sociologues comme une identification non passionnée, ordinaire et profane à la nation et renforcée par l’immersion quotidienne et inconsciente dans une culture, une langue et un univers symbolique communs.

L’« européanisme banal » demeure certes de basse intensité pour l’écrasante majorité de la population. Il ne s’appuie pas sur les mêmes processus de socialisation à la nation actifs dès l’enfance – de la famille à l’école en passant par les médias – pour forger les loyautés politiques des individus. Il reste dépendent du contexte et des variables socio-économiques (les niveaux d’éducation, de revenu et d’internationalisation demeurant discriminants). Pour autant, les réponses des citoyens interrogés donnent à voir une accoutumance aux symboles de l’UE dont la présence est routinisée dans leur sphère d’expérience. L’exemple de l’euro est à cet égard le plus flagrant.

Il en résulte une normalisation de ces symboles européens au sens où ils ne suscitent ni ardeur ni remise en cause particulières. L’UE en tant que niveau de pouvoir est prise comme un donné, davantage encore lorsqu’elle emprunte les emblèmes familiers qui sont ceux d’un État (drapeau, monnaie, à un degré moindre hymne et devise) que lorsqu’elle se donne à voir à travers des rôles politiques atypiques (le « président du Conseil européen ») ou des lieux de pouvoir perçus comme étrangers (les « capitales européennes » Bruxelles et Strasbourg constituant les symboles les moins positifs).

Ce constat contredit les mises en garde contre l’affichage d’un « super-État » européen qui concurrencerait les États nationaux en leur ressemblant trop et susciterait la défiance des citoyens.

Une conflictualisation de l’enjeu européen réduite aux élites ?

La relative indifférenciation par en bas des symboles européens contraste avec leur politisation périodique par en haut, lorsqu’ils deviennent objets de polémique électorale. Cela questionne la représentativité sociale des luttes discursives entre élites à propos par exemple de la présence du drapeau européen sous l’Arc de Triomphe le 31 décembre 2021. Parler d’« européanisme banal » ne revient pas à nier la conflictualisation de l’enjeu européen, qui s’inscrit dans celle des identités en général.

L’acceptation, souvent passive et par défaut, de l’arrière-plan européen ne postule pas qu’il fait consensus, mais qu’il est entériné comme l’une des arènes – et parfois l’un des enjeux – du dissensus. Ce détour par les symboles rejoint le constat des autolimitations que s’imposent les forces politiques les plus critiques de l’intégration européenne, de l’extrême droite à l’extrême-gauche et la thèse de son incorporation et de son instrumentalisation dans les programmes et stratégies de chaque parti.

Ainsi lors de l’élection présidentielle française en 2022, la revendication d’une sortie explicite de l’UE ou de l’euro a été remplacée par l’annonce d’une désobéissance ou d’une modification interne aux règles européennes. Tout se passe comme si les contempteurs les plus acharnés de l’Europe n’étaient eux-mêmes pas exempts d’une forme d’« européanisme banal », même s’ils continuent à frapper d’anathème ses emblèmes… ou à se les réapproprier, ce qui marque une forme de reconnaissance.

Prudence et instrumentalisation

Au final, l’étude des perceptions de l’UE au prisme de ses symboles interroge la pertinence tant d’une prudence (ils ne sont pas si fragiles) que d’une instrumentalisation (ils ne sont pas si puissants) excessives dans les usages de ces derniers.

En termes politiques, l’existence d’un « européanisme banal » n’est pas synonyme d’un consensus permissif donnant latitude aux élites de poursuivre une intégration supranationale en marge des circuits de la démocratie représentative. Les citoyens ayant adopté l’usage de l’euro n’acceptent pas nécessairement la politique d’austérité qui l’accompagne. L’adhésion aux symboles d’une Europe sans frontière n’exclut pas la dénonciation des effets prêtés à cette dernière en termes de migrations ou de concurrence déloyale des travailleurs détachés sur le marché du travail.

La politique nationale est l’objet d’une féroce compétition pour en définir les finalités et les modalités sans pour autant que son contenant (la nation) soit – sauf exceptions – mis en cause.

De même, la politique européenne semble aujourd’hui suffisamment enracinée pour être redevable du débat démocratique.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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