États-Unis : comment les "fausses cliniques" piègent les femmes qui veulent avorter

© Dashiell Allen

Se faire passer pour une clinique d’avortement pour convaincre des femmes de ne pas avorter : la méthode des "centres pour grossesse accidentelle" américains est rodée. À l’heure où le droit à l’avortement n’est plus une garantie aux États-Unis, ses défenseurs redoublent d’efforts pour signaler ce qu’ils décrivent comme des "fausses cliniques d’avortement", via des vidéos explicatives où ils filment et identifient les lieux et décryptent leur technique de désinformation.

Tests de grossesse gratuits, rendez-vous avec une "infirmière" pour obtenir des conseils… Pour un œil non averti, les "crisis pregnancy centers" (les CPC ou centres pour grossesse accidentelle en français) ressemblent à s’y méprendre à des cliniques d’avortement. Et pourtant, leur objectif est tout autre : convaincre une femme de ne pas avorter, quitte à déformer des faits scientifiques et à appâter avec de fausses offres.

Et pour parvenir à leurs fins, ces cliniques prétendent que la grossesse est plus avancée qu’elle ne l’est réellement, que l’avortement augmente l'infertilité, ou jouent sur la corde sensible en faisant entendre le "battement de cœur du bébé".

>> LIRE SUR LE SITE DES OBSERVATEURS : Ces fausses cliniques d’avortement qui trompent les femmes aux États-Unis

En 2022, quelque 2 500 CPC étaient recensés dans tout le pays par le site "Crisis pregnancy center map", contre environ 1 500 établissements proposant effectivement des avortements (chiffre de 2017).

"L’objectif, c’est de vous faire franchir le pas de leur porte pour, ensuite, vous dissuader d’avorter"

Notre Observatrice, Jennifer, a 38 ans et trois enfants. Elle a avorté quand elle avait 15 ans et dit avoir à l'époque échappé à ces "fausses cliniques" car elle était bien encadrée par sa mère et sœur. Aujourd’hui, elle tient à alerter sur ces établissements pour celles qui n'ont pas forcément accès aux bonnes informations.

Sur ses réseaux sociaux, elle a notamment dénoncé une "fausse clinique" à Buffalo, dans l’État de New York, devant laquelle elle a manifesté trois fois au mois de mai et dit avoir depuis réussi à dissuader des personnes qui pensaient y trouver des informations pour avorter.

Les fausses cliniques se placent souvent à proximité des vraies cliniques ou du planning familial. Les personnels s’habillent comme des médecins, mais ils ne le sont pas (...) Ce sont juste des gens avec de fortes convictions religieuses.

Les militants qui dénoncent ces "fausses cliniques" affirment que nombre des personnes travaillant dans les fausses cliniques n’ont aucune compétence médicale et sont souvent engagées dans des activités religieuses.

Ils ne diront pas ouvertement qu'ils sont contre l’avortement avant que vous ne soyez dans leur établissement. Si vous appelez avant, ils diront : "Venez confirmer votre grossesse, nous vous ferons passer une échographie", et ils vous proposeront toutes sortes de choses gratuites. L’objectif, c’est de vous faire franchir le pas de leur porte, par tous les moyens possibles, pour ensuite tout faire pour vous dissuader d’avorter.

Ce démarchage semble complètement assumé : dans une enquête publiée par Vice en 2016, une opposante au droit à l’avortement affirme : "La meilleure cliente que vous pouvez avoir, c’est celle qui est persuadée qu’elle rentre dans une clinique d’avortement."

Jennifer poursuit :

Ces cliniques ont beaucoup de ressources [via des donateurs religieux mais aussi via de l’argent public, NDLR], elles peuvent faire beaucoup de publicité et proposent toutes sortes de choses gratuites. Et cela peut être très attrayant vu qu’aux États-Unis, nous n’avons pas de sécurité sociale et que consulter une vraie clinique coûte cher.

Éviter les pièges des fausses cliniques

Des défenseurs des droits à l’avortement se mobilisent pour éviter que les personnes qui souhaitent avorter ne se dirigent vers une "fausse clinique".

Cela passe notamment par mettre en avant certains signes qui ne trompent pas, que résume Jennifer :

Une vraie clinique n’offrira pas d'échographie gratuite et ne fera pas de publicité sur plein de services gratuits, car ce sont des professionnels de la santé qui doivent être payés.

Certains noms reviennent aussi souvent pour les fausses cliniques, avec des mots tels que "Motherhood"(" maternité"), "Mother Choice" ("le choix de la mère"), etc.. tandis qu’une vraie clinique, ce sera plutôt quelque chose du type "Women service" ("service pour les femmes").

Il existe aussi plusieurs sites qui recensent les vraies cliniques [ici ou ici].

Autre signe, les phrases comme "Pourquoi il faut choisir notre établissement" et pas "Le planning familial" (comme pour la clinique de Buffalo). Une vraie clinique s'assurerait de vous donner toutes les options. Quand j'étais enceinte, le planning familial m’a fait un test gratuit et aidé à trouver un médecin obstétricien.

Dans certains États, ces établissements surpassent largement le nombre de véritables cliniques : il y a une vraie clinique pour dix CPC au Texas, par exemple. Dans plusieurs États républicains, les cliniques pour avorter – qui font face à une législation défavorable – ferment. En 2022, il n’en restait plus que trois en Louisiane et une seule dans l’Oklahoma.

Avec ce qui se passe aujourd’hui [la révocation de l’arrêt Roe vs Wade], notre combat, c'est de continuer de donner des informations correctes sur l'avortement et de dénoncer ces fausses cliniques.

Même si les CPC délivrent ouvertement des informations scientifiquement fausses et utilisent des méthodes trompeuses pour convaincre les femmes, ils restent légaux et même partiellement financés par de l’argent public.

Dans certains États, des comtés imposent néanmoins aux "fausses cliniques" de mentionner qu’elles ne sont pas des établissements médicaux. Des élus démocrates ont déposé le 23 juin un texte à la Chambre des représentants pour combattre les fausses informations liées à l’avortement.

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