Espagne : les accusations de son ex-maîtresse replongent Juan Carlos dans la tourmente

Álvaro VILLALOBOS
L'ancien roi d'Espagne Carlos le 7 février 2018, à Mafra au Portugal

Madrid (AFP) - Quatre ans après son abdication, l'ancien roi d'Espagne Juan Carlos est à nouveau rattrapé par des affaires douteuses présumées à la suite des accusations de son ex-maîtresse allemande qui mobilisent jusqu'au gouvernement et aux services secrets.

La polémique a éclaté après la diffusion la semaine dernière par deux médias espagnols en ligne d'enregistrements audio attribués à Corinna zu Sayn-Wittgenstein au contenu explosif, datés de 2015.

Sans nommer directement Juan Carlos, l'aristocrate allemande affirme qu'il l'a utilisée en tant que prête-nom pour occulter une partie de son patrimoine à l'étranger.

Dans ces enregistrements, qui dureraient au total quatre heures et dont les deux médias en ligne ont diffusé des extraits de quelques minutes, Corinna zu Sayn-Wittgenstein assure aussi que l'ancien roi d'Espagne a placé "quelques trucs", comme des comptes en Suisse, au nom d'un cousin, Alvaro d'Orléans Bourbon, qui réside à Monaco.

Elle y dit en outre que l'ex-monarque aujourd'hui âgé de 80 ans a empoché une commission pour la concession d'un contrat de train à grande vitesse en Arabie saoudite à un consortium d'entreprises espagnoles et qu'il a envisagé de se séparer de la reine Sofia pour se remarier avec elle, "parce qu'il voulait l'argent" qu'il lui a, selon elle, confié.

Interrogées par l'AFP, plusieurs expertes de la monarchie estiment que c'est bien Corinna zu Sayn-Wittgenstein que l'on entend dans ces enregistrements. L'intéressée n'a en outre pas démenti qu'il s'agissait de sa voix, se bornant à dénoncer dans un communiqué une "campagne de discrédit" envers sa personne.

Ce que l'on entend "est si obscur, si flou, que cela réclame qu'on fasse la lumière", a dit à l'AFP Pilar Urbano, une journaliste auteure de plusieurs livres sur la famille royale espagnole, qui accorde de la "crédibilité" aux propos de l'aristocrate.

- 'Un problème de plus' pour la monarchie -

Pour la journaliste Ana Romero, une autre spécialiste de la monarchie espagnole, ces accusations sont "un problème de plus" à gérer pour le fils de Juan Carlos, le roi Felipe VI, après l'incarcération il y a peu de son beau-frère Iñaki Urdangarin, condamné à près de six ans de prison dans une affaire de corruption.

Ce qui pourrait pousser le souverain - qui a déjà dû couper les liens avec sa soeur, l'infante Cristina, éclaboussée par le scandale Urdangarin - à "expulser son père de la structure de la famille royale" afin de sauver son honneur, juge-t-elle.

Le parti de gauche radicale Podemos a réclamé la mise en place d'une commission d'enquête parlementaire sur les activités de Juan Carlos, qui a abdiqué en 2014 en faveur de son fils, emporté par l'affaire Urdangarin et une accumulation de scandales impliquant -déjà- Corinna, que les médias présentaient alors pudiquement comme son "amie".

En avril 2012, sa chute pendant une partie de chasse à l'éléphant au Botswana où il s'était rendu avec l'aristocrate allemande, avait notamment choqué l'Espagne minée par la crise économique.

Face aux appels de Podemos, le gouvernement socialiste de Pedro Sanchez a exhorté, par la voix du ministre de l'Equipement José Luis Abalos, à la "sérénité" et assuré qu'il voulait "d'abord écouter" le directeur des services secrets Félix Sanz Roldan.

Ce dernier a demandé de lui-même à comparaître à huis clos devant les députés, Corinna zu Sayn-Wittgenstein ayant fait état dans les enregistrements de menaces de sa part. Il s'était déjà exprimé devant les députés en 2013 à propos des agissements de "l'amie du roi".

- Sulfureux -

Le contexte des enregistrements de l'aristocrate allemande est sulfureux car son interlocuteur est l'ancien commissaire de police José Manuel Villarejo, en détention provisoire et inculpé de blanchiment.

Pour Ana Romero, toute cette affaire pourrait d'ailleurs n'être qu'une "manipulation" de ce dernier pour faire pression sur l'appareil d'Etat. Au cours de la conversation, en espagnol mais entrecoupée de passages en anglais, "on entend que Corinna est guidée" par le commissaire, qui répète souvent ce qu'elle dit pour que les accusations soient clairement formulées, ajoute l'experte.

"Cette bande son est étrange. Corinna n'a pas ce niveau d'espagnol, mais bizarrement, elle est capable de lire" ce qui pourrait être un script, assure encore Ana Romero, qui l'a rencontrée plusieurs fois.