Eric Dupond-Moretti- Gérald Darmanin: un duo qui tourne si souvent au duel

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Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin et le ministre de la Justice Eric Dupond-Moretti visitent un commissariat à Saint-Denis le 28 mai 2021 - MARTIN BUREAU © 2019 AFP
Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin et le ministre de la Justice Eric Dupond-Moretti visitent un commissariat à Saint-Denis le 28 mai 2021 - MARTIN BUREAU © 2019 AFP

Eric Dupond-Moretti et Gérald Darmanin sont un peu camarades de promo. Bien sûr, le second a intégré le gouvernement dès le printemps 2017, tandis que l'ex-avocat n'est arrivé qu'avec Jean Castex. Mais c'est ce même 6 juillet 2020 de remaniement que les deux hommes ont trouvé ces portefeuilles qui ne les quittent plus depuis, et les lient tous les deux: la Justice pour Eric Dupond-Moretti, l'Intérieur pour Gérald Darmanin. Et la Place-Vendôme et la Place-Beauvau ont aussi une malédiction en partage.

Les deux ministères forment par nature un couple indissociable... dont chacun des membres regarde dans une direction opposée par la force des choses. De surcroît, Eric Dupond-Moretti et Gérald Darmanin semblent particulièrement dépareillés. Le sens de la provocation de celui-ci titille bien souvent le tempérament explosif de celui-là. Et le combat feutré qui est l'ordinaire des relations entre police et justice déborde bien souvent dans l'espace public avec eux deux.

Dernier épisode en date: une franche dispute mercredi en marge du Conseil des ministres au sujet des régionales, suivi d'un rabibochage ce jeudi. Nouvelle illustration de la "mésentente cordiale" qu'escomptaient les observateurs dès leur intronisation.

"Trahison" entre nordistes

La scène se passe ce mercredi peu avant le Conseil des ministres. Le moment est désagréable pour le garde des Sceaux. Le score piteux de la liste sur laquelle il figurait au premier tour des élections régionales dans les Hauts-de-France n'a pas permis sa qualification au second tour. Et le propos, mardi, de Gérald Darmanin sur France Inter ne l'a pas aidé à faire son deuil électoral.

"Vous connaissez mon estime pour Xavier Bertrand, il a été récompensé pour son bilan", a-t-il estimé, en hommage au sortant, issu comme lui des rangs des Républicains.

Pire, il s'est servi de la mésaventure de la liste pilotée par Laurent Pietraszewski comme contre-exemple de sa propre réussite aux départementales: "Je suis le seul ministre à avoir fait deux fois de suite, aux municipales et aux départementales, plus de 50% des voix au premier tour. Sur notre canton, on fait six fois mieux que la liste Pietraszewski".

Autant dire qu'au moment de rencontrer son collègue à l'Elysée, le sang d'Eric Dupond-Moretti ne fait qu'un tour: "Si tes propos sont vrais, c’est une trahison de toutes les personnes qui ont fait campagne pendant des semaines. On ne te demande pas de trahir ton ami, c’est normal, mais tu ne peux pas marcher sur tes collègues. C’est pathétique."

"C’était une déformation de mes propos. Je n’ai pas dit ça. Mais oui j’ai gagné l’élection. Depuis quand on critique ceux qui gagnent des élections?"" rétorque Gérald Darmanin. Selon une source proche du gouvernement à l'AFP, il va même plus loin: "Commence par gagner une élection !"

Selon nos informations, recueillies auprès des entourages des deux ministres, les deux membres du gouvernement ont tout de même aplani leurs griefs ce jeudi. Un apaisement qui ressemble davantage à une normalisation qu'à une réconciliation au vu des termes choisis:

"Cela s’est bien passé et ils ont convenu de déjeuner ensemble la semaine prochaine".

Chacun son chemin

Le ballet dure depuis un an et les débuts de leur cohabitation au sein de l'exécutif. il faut dire que l'avocat a plutôt une réputation de centre-gauche, tandis que Gérald Darmanin aurait du mal à se faire passer pour autre chose qu'un homme de droite - il ne le cherche pas du reste.

Leur rhétorique diffère de plus radicalement. Là où Gérald Darmanin défend les policiers sur un mode volontiers belliqueux, Eric Dupond-Moretti tente de ménager son monde, comme lorsqu'en avril dernier, il revendique sur notre antenne être "le ministre des prisonniers et de l'administration pénitentiaire".

Séparés par "l'ensauvagement"

C'est d'ailleurs autour d'un de ces hiatus sémantiques que sont survenues les premières fritures sur la ligne qui les relie. Le 24 juillet, dans un entretien au Figaro, Gérald Darmanin dénonce "l'ensauvagement d'une partie de la société française". "Ensauvagement", un concept fuyant qu'on ne définirait qu'à grand-peine et qui revêt une fonction idéologique plutôt que directement politique. Il fait signe vers les intellectuels de la droite dure qui l'ont forgé.

Fin juillet, sur notre plateau, le néo-ministre de la Justice est appelé à réagir au diagnostic de son confrère.

"Je ne suis pas à l’aise avec ce terme, je ne l’aurais pas choisi", lâche-t-il.

Avant de nuancer: "Je ne suis pas M. Darmanin, je ne suis pas ministre de l’Intérieur, et au-delà du mot, il y a un véritable constat, qui est la perte des repères." Un mois plus tard, sur les ondes d'Europe 1, il cogne pourtant:

"L'ensauvagement, c'est un mot qui (...) développe le sentiment d'insécurité. (...) Or, pire que l'insécurité, il y a le sentiment d'insécurité". Un sentiment que le garde des Sceaux juge "de l'ordre du fantasme", nourri par "les difficultés économiques" et "certains médias". En bout de développement, Eric Dupond-Moretti parle même de "surenchère populiste".

En déplacement à Choisy-le-Roi, ce même 1er septembre, Gérald Darmanin se veut conciliant. Sans oublier toutefois de remettre une pièce dans la machine devant la presse:

"Personnellement, j'ai utilisé le mot d''ensauvagement' et je le réitère. (...) Je peux comprendre les sensibilités des uns et des autres et les respecte, mais ce sont les situations qui sont choquantes".

À l'époque, c'est le président de la République, qui a déjà expliqué aux journalistes qu'il appréciait peu ce "kamasutra de l''ensauvagement", qui les sépare. Au détour d'un séminaire gouvernemental le 9 septembre, il calme les têtes chaudes.

"Vous devez être les relais de terrain de l'action gouvernementale et ne pas créer de polémiques", leur ordonne-t-il à l'un comme à l'autre.

Manifestation et divergences manifestes

La brouille suivante aura une origine tragique. Le 5 mai dernier, le brigadier Eric Masson est abattu par un dealer au cours d'une opération de contrôle. Et le 19 mai, les syndicats policiers manifestent devant l'Assemblée nationale. Il s'agit autant pour eux de protester, de rendre un ultime hommage au défunt que d'attaquer un supposé "laxisme de la justice".

Diverses personnalités politiques, de la gauche à l'extrême droite, se joignent au cortège. Pas Eric Dupond-Moretti retenu devant les parlementaires par la soutenance de son projet de loi sur la confiance dans l'institution judiciaire. Problème: Gérald Darmanin, lui, s'y rend, et le nom d'Eric Dupond-Moretti et le ministère dont il a la charge sont clairement ciblés par le mouvement.

Le garde des Sceaux est hué, un happening met en scène des figurants aux costumes siglés "Justice" balayant une scène de crime où un policier est censé avoir été tué par un criminel. Pour ne rien arranger, Fabien Vanhemelryck, secrétaire national d'Alliance, balance à la tribune:

"Le problème de la police, c'est la justice".

Deux jours plus tard, Eric Dupond-Moretti joue pourtant la sérénité et partage la photo d'une tranquille réunion de travail avec le ministre de l'Intérieur. "Lutte contre les trafics de drogue, mise en place de la procédure pénale numérique, politique de lutte contre les phénomènes de bandes, préparation du Beauvau de la sécurité jeudi prochain. Police et Justice travaillent ensemble quotidiennement à Paris, et sur le terrain", légende-t-il.

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Une semaine après s'ouvre le Beauvau de la Sécurité, co-organisé par ces compères de circonstances. Impossible alors d'ignorer qu'Eric Dupond-Moretti a toujours les excès de la manifestation politico-policière en travers de la gorge.

"Cette scène où l’on voit la justice balayer une scène de crime, elle est indigne", pose-t-il d'emblée. "Si on dézingue les institutions de la République, alors on dézingue la République. (...) La ligne rouge infranchissable, c’est la mise en cause de la République", martèle-t-il. Gérald Darmanin l'appuie:

"Pour moi la police et la justice, et encore plus les relations entre les deux ministres, ce n'est pas un duel, c'est un duo, un binôme. Deux personnes qui, ensemble, vont dans la même direction, avec leurs différences, leurs discussions, leur complémentarité, mais ça ne peut pas être un duel. Car si c'est un duel alors l'un des deux perd, ou les deux. Et par nature, c'est toute l'institution, l'Etat, la nation qui perdent".

Le duel vient pourtant de reprendre ses droits.

Article original publié sur BFMTV.com

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