Entre salle et VoD, le cinéma au temps du coronavirus

Producteur de film, fondateur de DolceVita Films, Marc Irmer a appris quatre jour après la sortie de son film « Un fils », du réalisateur tunisien Mehdi Barsaoui, la fermeture totale des salles de cinéma en France. Quelles sont les perspectives de l’industrie du cinéma en France face à la crise du coronavirus ? Entretien.

RFI : Quelle était votre première réaction après la fermeture des salles de cinéma en France, il y a une semaine ?

Marc Irmer : Une très grande déception, une très grosse frustration, parce que le démarrage venait d’avoir lieu, le public était au rendez-vous, même si le marché général était déjà en très forte baisse depuis quelques jours. Donc, j’étais catastrophé de savoir qu’est-ce qu’allait advenir par la suite.

Dans un tweet, vous avez demandé l’ouverture de la VoD [Vidéo on demande], c’est-à-dire que les films empêchés par le coronavirus de sortir soient directement disponibles en mode Vidéo à la demande, en téléchargement ou streaming. Pourquoi ?

Dans ce moment d’émotion et de frustration, j’ai fait ce tweet en demandant si l’on pouvait basculer directement en une exploitation en VoD. Jusqu’à présent, ce n’était pas possible, mais avec une autorisation dérogatoire, cela le serait. Mais, à ce moment, je n’avais pas mesuré l’intérêt économique réel et pas pesé tous les paramètres. Donc, c’était surtout l’expression d’une frustration de ne pas pouvoir continuer à présenter au public un film dont on est fier.

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La chronologie des médias en France exige aujourd’hui une sortie en salle au moins trois mois avant la VoD. Avec la crise du coronavirus, est-ce devenu un handicap pour l’industrie cinématographique en France ?

Cette situation – que toutes les salles de cinéma en France soient fermées – est une première. Aujourd’hui, on peut se poser la question – et le débat existe depuis quelques années – de la possibilité d’avoir un Day And Date (D&D), comme cela existe dans d’autres pays, c’est-à-dire de sortir un film simultanément en salles et en streaming sur les plateformes de VOD. Jusqu’à présent, la chronologie des médias a fait tout à fait sens. Elle assurait aux différents médias une exclusivité qui leur permettait aussi d’assurer des prêts financement sur nos productions.

Donc, le sens général de la chose fonctionnait bien. Mais, maintenant, on est dans un environnement où on a à la fois le piratage qui est malheureusement très peu combattu en France, contrairement à l’Allemagne, et l’apparition des grandes plateformes de streaming internationales, même si, en France, elles sont obligées de se plier à la chronologie des médias.

Les sorties de film d’une moins grande envergure pourraient avoir lieu en salles dans les grandes villes et, en simultané, à travers des plateformes dotées d’un système de géoblocage limitant l’utilisation aux zones où il n’y a pas d’exploitation du film. Mais, nous avons impérativement besoin de l’exposition des salles qui donne à nos films une durée de vie au-delà de la salle. Le fait de le voir sur grand écran, c’est ça qui donne envie de le voir sur petit écran.

Disney vient de confirmer le lancement de sa plateforme en France [à la demande du gouvernement français, Disney a retardé son lancement prévu le 24 mars au 7 avril]. Avec le confinement suite au danger du coronavirus, est-ce que ce sont les plateformes américaines comme Netflix, Disney, Amazon et bientôt Apple qui seront les grands gagnants de cette crise ?

Oui, évidemment. En absence d’une offre VOD française ou européenne digne de ce nom, c’est-à-dire d’envergure et avec des moyens de marketing et d’acquisition… Sur un marché de niche, des plateformes comme Mubiou FilmoTVou Lacinétek sont tout à fait intéressantes. Sur des segments de niche de films d’auteur, on a une offre française et européenne, mais il n’y a pas d’offre grand public. On attend Salto, on va voir quels seront leurs moyens. Mais comment résister contre la force de frappe de Netflix ou de Disney ? L’absence d’exploitation en salles va très fortement profiter à ces plateformes, mais aussi aux télévisions classiques. Suite au confinement, la semaine dernière, la consommation de la télévision a augmenté d’une heure par jour en moyenne.

Les spectateurs retrouveront-ils le chemin des salles après la crise ?

C’est le pari qu’on a fait avec notre distributeur. De passer immédiatement en VoD nous aurait permis à court terme de montrer le film, d’avoir des spectateurs, mais, économiquement pas à un niveau suffisamment intéressant pour amortir les frais publicitaires et promotionnels engagés par le distributeur pour faire exister le film en salles. A priori, les salles de cinéma nous ont assurés de reprendre la programmation telle qu’elle s’est arrêtée le 14 mars.

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Suite à la fermeture des salles de cinéma, il y a de plus en plus d’offres culturelles gratuites qui apparaissent dont les propositions réunies sous le hashtag #Culturecheznous du ministère de la Culture. Est-ce que l’industrie du cinéma en France est prête pour la vie sur Internet ?

Oui, elle l’est. Prenons UniversCiné, une plateforme très intéressante de VOD, une très belle offre du cinéma d’auteur et européen, avec 3000 titres. Ils font vivre le patrimoine, parce que les films frais sont empêchés. Et il y a quand même quelques sorties en VOD direct en France, par exemple Monsieur Deligny, vagabond efficace. Ce documentaire de Richard Copans, prévu pour sortir en 10 ou 20 copies, sera directement exploité en VoD. Pour ce film, c’est peut-être un pari gagnant. Pour notre film, Un fils, pour le distributeur qui a avancé plus de 250 000 euros de frais, faire 20 000 entrées, cela n’est pas suffisant. Et une exploitation en VoD apporterait probablement 5 000 transactions, si l’on rêve peut-être 10 000. Cela n’amortirait pas les frais de sortie.

Donc, nous considérons les quatre jours d’exploitation comme une avant-première et le jour où les salles rouvriront, on redémarrera avec.

Depuis le 19 mars, le Festival de Cannes est officiellement reporté, sans date fixe. Selon votre avis, que représenterait une annulation du Festival de Cannes pour l’industrie du cinéma en France ?

Cela serait un très grand coup, notamment pour les sociétés de vente internationales pour qui Cannes représente 70 % de leurs chiffres d’affaires. Les ventes de films qui se réalisent à Cannes se font dans le contexte d’un festival qui présente en première mondiale les plus grands auteurs. A l’arrivée, ce sont ces films qui vont aux Oscars, qui gagnent des prix partout et qui ont une vraie destinée commerciale… même avec des sujets parfois très difficiles. Je pense, par exemple, à Capharnaüm, de Nadine Labaki, sur des enfants abandonnés. Ce film a réuni plus de douze millions d’entrées en Chine. Et en Chine, après la crise du coronavirus, les salles de cinéma vont rouvrir avec les succès de l’année dernière…

Si le Festival de Cannes n’a pas lieu, il y aura une vraie répercussion pour le cinéma mondial. Pour le cinéma franco-français peut-être un peu moins, parce que les comédies, qui représentent facilement 40 à 50 % des entrées en France, continueront à se faire et de toute façon ne passent pas par le Festival de Cannes.

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