Entre l'Indonésie et la Malaisie, une route migratoire bondée et mortelle

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Le 15 décembre dernier, plus de vingt Indonésiens sont morts dans le naufrage de leur embarcation, sur laquelle ils tentaient d’atteindre la côte malaisienne. Cet incident est loin d’être isolé dans la région, selon nos Observateurs, qui tentent de porter assistance à ceux qui empruntent ces voies migratoires irrégulières, dans l’espoir de trouver un emploi, pourtant souvent très précaire, en Malaisie.

ACTUALISATION le 30/12/2021 : le 25 décembre, seulement dix jours après le naufrage, un deuxième bateau transportant 57 migrants indonésiens a coulé au large de l'état de Selangor, faisant au moins 10 morts. Ils avaient embarqué depuis l'île de Sumatra et ont été retrouvé par des pêcheurs malais.

Le voyage de ces migrants indonésiens touchait presque à sa fin, le 15 décembre dernier. Ils étaient près de 50 entassés dans un petit bateau à moteur, conçu pour accueillir une trentaine, et tentaient d’atteindre l’état de Johor, dans le sud-ouest de la Malaisie. Mais aux alentours de 4h30 du matin, l'embarcation a chaviré, piégée dans une mer très agitée en cette saison des moussons, d'après les premiers rapports des autorités.

Le naufrage a fait 21 morts, et 16 disparus, tandis que 13 personnes ont été sauvées, selon le dernier bilan des services de secours locaux. Ils ont arrêté leurs recherches le 19 décembre.

Les images partagées par ces services de secours ainsi que les garde-côtes de l’état de Johor, montrent les équipes extraire de la mer agitée le bateau complètement retourné, ainsi que plusieurs corps dans des sacs mortuaires sur la plage.

Ce naufrage témoigne des dangers d’une route migratoire irrégulière très empruntée par les Indonésiens. La Malaisie voisine a un PIB par habitant trois fois plus élevé. Ils viennent travailler dans les secteurs de l’agriculture, de la construction et de la production, qui recrutent énormément de main d'œuvre étrangère - et pas toujours de façon très réglementaire.

“Ils traversent sur des bateaux à moteur qui prennent bien plus de passagers que leur capacité ne le permet”

Alex Ong est coordinateur en Malaisie pour "Migrant CARE" une association basée à Jakarta destinée à aider les migrants indonésiens à travers le monde. Ils sont plus de 2,5 millions en Malaisie.

“Cela fait des centaines d’années que les Indonésiens migrent vers la Malaisie par la mer. En plus de la proximité géographique, les deux pays ont une culture et une langue très proche. Et il y a la plus grande diaspora indonésienne au monde, beaucoup de communautés y sont installées depuis des années.

Outre les raisons économiques, les Indonésiens migrent aussi parfois à cause des catastrophes naturelles, telles que les éruptions volcaniques ou les typhons.”

Les migrants à bord du bateau sinistré étaient, selon les autorités malaisiennes, originaires des environs de Bali, dans l’est de l’Indonésie. Ils arrivaient de Batam, une île indonésienne à une cinquantaine de kilomètres des côtes malaisienne et singapourienne. Une position géographique qui en fait une véritable plaque-tournante de l’immigration dans la région.

“Dans cette zone, ce type d’accident est fréquent [Entre la région de Sumatra et l’ouest de la Malaisie], il y a plein de petites îles très proches qui appartiennent à la Malaisie ou à l’Indonésie, ce qui rend notre frontière très poreuse et difficile à couvrir pour les garde-côtes. Les Indonésiens peuvent aller jusqu’à Batam sans passeport puis essayent d’obtenir un visa pour aller en Malaisie. Si ça ne fonctionne pas, ils choisissent l’option irrégulière et traversent avec un passeur, sur des bateaux à moteur qui prennent bien plus de passagers que leur capacité ne le permet, ce qui favorise les accidents. “`

Le nombre d’Indonésiens qui tentent irrégulière le voyage par la voie maritime est difficile à chiffrer, selon Alex Ong, et les autres acteurs qui tentent de surveiller le phénomène - les bateaux qui se font arrêter ou qui ont des accidents ne représenteraient, selon lui, que la partie visible de l’iceberg.

Mais selon son association Migrant CARE, entre 100 000 et 200 000 Indonésiens voyageraient illégalement vers la Malaisie chaque année. Une fois sur place, ils ne parviennent pas tous à obtenir un statut légal - ou le perdent parfois après coup. En tout, le pays compterait plus de 1,5 million de travailleurs indonésiens irréguliers, qui ne disposent donc d’aucune protection sociale s’ils se blessent, ou si leurs employeurs décide de moins bien les payer ou de se passer d’eux. Ils risquent aussi d’être mis au travail forcé.

>> LIRE SUR LE SITE DES OBSERVATEURS : en Malaisie, les ouvriers au sommet des gratte-ciels sans aucune sécurité

“Je me rappelle trop de bateaux qui ont chaviré”

Abdul Aziz Ismail est régulièrement sur le terrain pour aider les migrants irréguliers à rentrer en sécurité chez eux, en Indonésie. Il est membre du “Anti-Human Trafficking Council” (Conseil contre le trafic humain) de l’état voisin de Selangor, où se trouve la capitale Kuala Lumpur, et où les migrants arrivent également d'Indonésie par le détroit de Malacca.

Il explique que les routes maritimes entre Indonésie et Malaisie concernent en majorité les migrants qui choisissent de rentrer chez eux, de façon temporaire, pour voir leur famille pendant les fêtes comme l’Aïd ou les mariages, mais aussi de façon permanente.

Selon Abdul Aziz Ismail, ce chemin est encore plus emprunté dans le sens de la Malaisie vers l'Indonésie.

Je me rappelle trop de bateaux qui ont chaviré. J’ai rencontré plusieurs fois des migrants avant qu’ils traversent la mer. Ils m'expliquaient qu'ils devaient partir car ils n'étaient pas en règle et risquaient des sanctions de l'État, ou ils étaient menacés par leurs employeurs. Même si certains sont arrivés légalement dans le pays, il arrive que les employeurs ne renouvellent pas leur visa, et les exploitent en leur confisquant parfois leurs papiers.

“ Il y a par exemple ces jeunes filles indonésiennes de 18 et 19 ans que j’ai essayé d’aider, qui avaient signé un contrat officiel et avaient donc tout en règle pour venir travailler dans une entreprise d’électricité. Mais une fois arrivées, on leur a confisqué tout leur document et leur contrat signé en Indonésie n’était plus valide. Elles n’ont jamais eu la paie prévue, et on les menaçait de les signaler aux autorités si elles essayaient de repartir.

Ce système d’exploitation, qui concerne les travailleurs migrants de Malaisie venus de toute l’Asie du Sud-Est est dénoncé depuis plusieurs années par les ONG de défense des droits de l’Homme.

En novembre 2020, la Malaisie a mis en place un programme pour tenter de régulariser la situation des travailleurs migrants d'ici au 31 décembre 2021, notamment face à la pandémie de Covid-19 qui a dégradé leur situation en les privant soudainement de revenus, alors qu’ils étaient sans aucune forme de protection. Ces procédures devaient permettre à certains migrants irréguliers de retourner volontairement dans leur pays et autorisent les employeurs “éligibles” à enregistrer légalement des immigrants dans le pays, sans être poursuivis et condamnés.

Mais selon Alex Ong, ces plans de régulation de l’immigration, auxquels ne sont pas éligibles tous les migrants irréguliers, ne sont pas suffisamment bien calibrés pour empêcher les traversées illégales. Les migrants qui y souscrivent sont en outre blacklistés du pays. Il explique, qu’au contraire, certains Indonésiens comptent justement sur cette amnistie temporaire accordée aux employeurs de migrants iréguliers pour obtenir un permis de travail légal.

“Maintenant que l’économie redémarre, la demande en main d’œuvre étrangère est en train d’augmenter à nouveau. Et beaucoup d’Indonésiens qui travaillaient en Malaisie veulent y retourner. Il est probable que les migrants qui voyageaient à bord du bateau qui a chaviré la semaine dernière venaient pour travailler dans le secteur de l’huile de palme, en très forte demande en cette période précise de l’année. Mais les procédures légales pour venir en Indonésie sont longues - et les travailleurs migrants ne peuvent pas attendre, ni les producteurs Indonésiens.”

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