Entre Kosovo et Serbie, une histoire de plaques d’immatriculation a ravivé les tensions

Des soldats italiens de la Force pour le Kosovo de l’Otan patrouillent près d’une barricade à Veliko Rudare, dans le nord du Kosovo, le 26 décembre.
ARMEND NIMANI / AFP Des soldats italiens de la Force pour le Kosovo de l’Otan patrouillent près d’une barricade à Veliko Rudare, dans le nord du Kosovo, le 26 décembre.

INTERNATIONAL - Des barricades, une armée en état d’alerte et des messages d’inquiétude de la part des dirigeants internationaux. Telle est la situation entre la Serbie et le Kosovo voisin, son ancienne province, dont elle ne reconnaît pas l’indépendance, déclarée unilatéralement en 2008.

Les États-Unis et l’Union européenne ont appelé ce mercredi 28 décembre à une « désescalade sans conditions » dans cette région où la Première ministre serbe Ana Brnabić a jugé la semaine dernière que la situation était « au bord du conflit armé ». La présence militaire a été renforcée et le chef des armées serbes a même été dépêché par le président à la frontière, où ont eu lieu des tirs et des explosions et où le Kosovo a fermé son principal poste-frontière ce mercredi 28 décembre.

Le HuffPost vous résume ce qu’il faut savoir sur cette nouvelle crise régionale.

Des démissions massives

L’escalade a commencé il y a deux mois… par une histoire de plaques d’immatriculation. Le 1er novembre, le gouvernement kosovar décrète que les Serbes vivant sur le territoire et dont les véhicules portent des plaques d’immatriculation délivrées par la Serbie doivent les remplacer par des plaques de la République du Kosovo. Les contrevenants risquent une amende de 150 euros, avant une interdiction totale de rouler en avril. La mesure est symbolique puisqu’elle ne concerne que 10 000 des 120 000 Serbes du Kosovo, ce petit État de 1,8 million d’habitants étant par ailleurs peuplé très majoritairement d’Albanais.

Or les Serbes du Kosovo ne reconnaissent pas l’autorité de Pristina, la capitale où siègent les institutions kosovares, ni l’indépendance du Kosovo, et restent loyaux à la Serbie dont ils dépendent financièrement.

Les tensions entre la Serbie et le Kosovo font craindre une nouvelle crise régionale parmi les plus graves de ces dernières années.
AFP Les tensions entre la Serbie et le Kosovo font craindre une nouvelle crise régionale parmi les plus graves de ces dernières années.

Pour contester cette décision, des centaines de Serbes travaillant pour les quatre municipalités du nord Kosovo, où ils sont majoritaires, ont donc décidé de démissionner des institutions de l’État : le Parlement, le gouvernement mais aussi la police ou les tribunaux. Des centaines de femmes serbes ont aussi manifesté à Mitrovica, ville ethniquement divisée du nord du Kosovo, pour dénoncer les décisions du gouvernement de Pristina, vues comme une « ghettoïsation » de la minorité serbe.

Un accord a finalement été trouvé le 23 novembre entre Belgrade et Pristina, sous l’égide de l’UE. « La Serbie va cesser de délivrer des plaques d’immatriculation serbes portant des dénominations de villes kosovares et le Kosovo va cesser toute activité pour les remplacer », a expliqué le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell.

La question de l’indépendance

Mais la bataille des immatriculations touche en fait à la question de l’indépendance du Kosovo, proclamée en 2008, près d’une décennie après une guerre qui fit environ 13 000 morts, en majorité des Kosovars albanais. Le Kosovo est reconnu par une centaine de pays, dont la France et la plupart des Occidentaux, et depuis peu par Israël. Pour le Premier ministre kosovar Albin Kurti, la souveraineté est intangible et rien ne peut être discuté sans que la réalité de l’indépendance ne soit reconnue.

Mais Belgrade n’a jamais admis l’indépendance, pas plus que la Russie et la Chine, ce qui prive Pristina d’une place à l’ONU. Cinq membres de l’Union européenne sont également sur cette ligne. Le jeune État a cependant été admis au sein de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international (FMI), du Comité international olympique (CIO), de la Fédération internationale de football (Fifa) et de l’Union des associations européennes de football (UEFA).

Belgrade et Pristina ont entamé en 2011 un dialogue sur la normalisation de leurs relations, sous la médiation de l’UE. Un accord de 2013 prévoyant la création d’une association de dix « municipalités » où vit la minorité serbe est cependant resté lettre morte, Belgrade et Pristina ne s’entendant pas sur leurs compétences. Nombre de Kosovars albanais craignent la création d’un gouvernement parallèle contrôlé par Belgrade.

Barrages et attaques à l’arme à feu

Malgré l’accord trouvé sur les plaques d’immatriculation en novembre, la tension n’est pas retombée, suscitant des commentaires inquiets de Paris et Berlin. Elle a même été alimentée par la décision des autorités kosovares d’organiser, le 18 décembre, des élections dans des municipalités à majorité serbe après la démission de tous les élus serbes en novembre. Un scrutin finalement reporté.

Depuis le 10 décembre, plusieurs centaines de Serbes du Kosovo érigent aussi des barrages dans le nord de l’État pour protester contre l’arrestation d’un ancien policier serbe soupçonné d’être impliqué dans des attaques contre des policiers kosovars. Point d’orgue ce mercredi 28 décembre : le Kosovo a fermé son principal poste frontière avec la Serbie, la circulation étant paralysée par les barricades. La police kosovare et les forces de maintien de la paix de l’Otan (Kfor) ont également subi plusieurs attaques impliquant des armes à feu.

De son côté, Belgrade encourage les Serbes au Kosovo à défier les autorités locales, au moment où Pristina veut asseoir sa souveraineté sur l’ensemble du territoire. Selon le ministre serbe de la Défense Milos Vucevic, le blocage des routes est un moyen de protestation « démocratique et pacifique ».

Pour Jean-Arnault Dérens, historien et rédacteur en chef du Courrier des Balkans cité par Le Figaro, la mise en état d’alerte des forces armées de Belgrade est « un geste de communication ». « La Serbie a intérêt à mettre la barre le plus haut possible pour que les Occidentaux fassent pression sur le Kosovo », estime-t-il. « À la frontière, chacun se prépare de son côté. C’est peut-être le calme avant la tempête »juge quant à lui Alexis Troude, chargé de cours à l’université Melun Val de Seine et spécialiste des Balkans, également contacté par le quotidien.

Pour les deux spécialistes, cette nouvelle escalade ne devrait cependant pas dégénérer. « Les tensions entre les deux pays montent et redescendent », rappelle ainsi Jean-Arnault Dérens. En attendant, elle constitue un obstacle majeur à l’intégration européenne éventuelle des deux pays.

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